Le « sens moral » du narrateur Les grands romans comme la Recherche sont lus au

Le « sens moral » du narrateur Les grands romans comme la Recherche sont lus aujourd’hui avec attention par les philosophes analytiques et par les théoriciens des émotions. Suivant Richard Rorty, « une tendance est apparue au cours des récentes décennies dans la philosophie de langue anglaise : on se détourne de Kant, et plus généralement de l’idée que la moralité consiste à appliquer des principes généraux. Les philosophes se sont lassés du mouvement pendulaire entre l’impératif catégorique de Kant et le principe du plus grand bonheur de Mill et Bentham. Ils se sont mis à renvoyer les deux parties dos à dos (A pox on both your houses), et à rechercher un moyen de philosopher sur le bien et le mal qui ne soit pas une tentative pour établir des vérités morales. Ainsi l’insistance antiplatonicienne d’Aristote pour ne pas réduire la vertu morale à l’application de vérités est-elle revenue à la mode1. » Le retour à une éthique de type aristotélicien explique que les philosophes s’intéressent à la littérature comme expérience de la recherche de la vie bonne. Traditionnellement, deux genres de textes ont eu une portée éthique et ont servi à l’instruction morale : les règles et les récits, comme la Bible contient des commandements et des paraboles. Depuis Horace, poétique et rhétorique ont soutenu que les injonctions morales étaient rendues plus persuasives par les fictions de la littérature que par les traités de la philosophie. La forme narrative, dont le roman est la plus efficace, expérimente les problèmes éthiques. Elle n’est pas le seul mode de la représentation à le faire, mais en littérature, notamment par la fiction, les questions éthiques sont traitées avec une précision et une profondeur inégalées. La littérature, domaine de la pensée morale vivante ou en action, constitue une éthique pratique plutôt qu’une éthique spéculative, comme la philosophie. Après la religion, le roman a tenu le premier rôle dans la transmission des valeurs morales aux jeunes gens de culture européenne depuis deux siècles. D’autres formes du récit ont rivalisé avec lui, et de plus en plus, comme le film ou les jeux vidéo, mais la délibération morale à laquelle incite la littérature est plus poussée, parce qu’elle s’appuie sur les mots et le discours, et parce que la lecture exige du temps et de la solitude. La lecture d’un roman est une expérience éthique de l’autonomie et de la responsabilité : nous nous y trouvons soumis à toute une série de décisions et de choix ; nous les approuvons et nous les condamnons ; parfois nous les admirons. Comme l’écrit Colin McGinn, « le monde fictionnel est véritablement le monde idéal dans lequel partir pour des expéditions éthiques ; il est sûr, pratique, sans conséquence, et expressément conçu pour notre exploration et notre plaisir2. » Les philosophes analytiques se sont donc mis à lire la Recherche ; ils se sont emparés de Proust, comme de James ou de Musil3. Longtemps, la théorie littéraire, affirmant l’intransitivité du texte qui se réfère à lui-même, a empêché les littéraires de réagir à l’appropriation de la littérature par les philosophes moraux, et ils se sont laissés exproprier sans réagir. Certes, Roland Barthes a réintroduit tardivement la mathésis comme fonction de la littérature auprès de la semiosis qu’une génération avait opposée vertement à la mimésis ; il a conçu dès 1 Richard Rorty, « Redemption from Egotism : James and Proust as Spiritual Exercises », Telos, 3:3, 2001, p. 243-263. 2 Colin McGinn, Ethics, Evil, and Fiction, Oxford UP, 1997, p. 177. 3 Notamment Martha C. Nussbaum, Upheavals of Thought: the Intelligence of Emotions, Cambridge UP, 2001; Robert B. Pippin, The Persistence of Subjectivity. On the Kantian Aftermath, Cambridge UP, 2005. 2 lors le roman comme une encyclopédie ou une somme de savoirs, mais non pas comme une connaissance morale. Paul Ricœur devait souligner ensuite que le récit était indispensable à la construction du soi, à l’identité narrative sans laquelle il ne saurait y avoir de dimension morale de l’existence. Mais le temps est venu pour les littéraires de réclamer la littérature et de l’explorer à leur manière, soucieuse de la langue et du discours, comme terrain de l’expérimentation morale. Or Proust a été longtemps situé hors de la morale, considéré comme amoral ou immoral, depuis son prix Goncourt de 1919, durant son purgatoire des années 1930 et 1940, et encore par Rorty dans les années 1980. Divisant les livres en deux genres, ceux qui nous aident à devenir autonomes et ceux qui nous aident à devenir moins cruels, Rorty place expressément la Recherche dans le premier genre. Somme et élaboration d’expériences, elle nous inciterait à devenir qui nous sommes, suivant l’adage nietzschéen souvent convoqué par les philosophes analytiques pour évoquer la fonction du roman : « Deviens qui tu es ! », plutôt qu’elle ne nous fait prendre conscience des effets de nos actions sur les autres4. Le domaine propre de la Recherche serait celui des obligations vis-à-vis de soi et non vis-à-vis des autres. La portée morale de l’œuvre de Proust, longtemps ignorée ou occultée, n’est pourtant pas négligeable. Elle est désormais prise au sérieux, par exemple par Martha Nussbaum, mais surtout du point de vue de l’analyse de l’amour et de la jalousie qu’elle renferme. Or la Recherche touche à bien d’autres aspects de la conduite morale sans non plus la soumettre à des vérités générales, et Proust lui-même, sans attendre la philosophie analytique de la fin du XXe siècle, prenait déjà position sur l’insuffisance de la morale kantienne, ou néokantienne, de ses contemporains. Après l’exécution de M. de Charlus chez les Verdurin dans La Prisonnière, Brichot, qui nous a été présenté au début de l’épisode comme un « professeur de morale » à la Sorbonne (III, 793) – le détail est loin d’être secondaire et sa place est significative –, relate ainsi au narrateur le plaisir que lui procuraient ses conversations avec le baron : « Songez que j’ai appris par lui que le traité d’éthique où j’ai toujours révéré la plus fastueuse construction morale de notre époque, avait été inspiré à notre vénérable collègue X par un jeune porteur de dépêches. N’hésitons pas à reconnaître que mon éminent ami a négligé de nous livrer le nom de cet éphèbe au cours de ses démonstrations » (III, 832). Qui enseignait la morale à la Sorbonne au tournant des siècles ? Faut-il y chercher un modèle de Brichot, ou un faisceau de ressemblances ? Paul Janet, disciple de Victor Cousin, philosophe éclectique et autorité incontestée, avait publié un traité intitulé La Morale en 1874. À la génération suivante, Lucien Lévy-Bruhl, professeur d’histoire de la philosophie moderne à partir de 1908, était l’auteur d’une thèse sur L’Idée de responsabilité (1885), puis d’ouvrages consacrés à la morale (La Morale et la science des mœurs, 1903). Gabriel Séailles, professeur d’esthétique, tenta de fonder, dans Les Affirmations de la conscience moderne (1903), une nouvelle morale laïque. Tous les philosophes étaient alors confrontés à ce même défi. Émile Durkheim y répondit dans « Détermination du fait moral » (1898), où il affirmait : « Entre Dieu et la société il faut choisir. Je n’examinerai pas ici les raisons qui peuvent militer en faveur de l’une ou l’autre solution qui sont toutes deux cohérentes. J’ajoute qu’à mon point de vue, ce choix me laisse assez indifférent, car je ne vois dans la divinité que la société transfigurée et pensée symboliquement5. » Dans son cours de Sorbonne sur L’Éducation morale en 1902-1903, il justifiait par l’idée que « la divinité est 4 Richard Rorty, Contingency, Irony, and Solidarity, Cambridge UP, 1989, p. 141. 5 Sociologie et philosophie (1924), Paris, PUF, 1974, p. 71. 3 l’expression symbolique de la collectivité » la possibilité de formuler une nouvelle morale laïque : l’autorité qui inspire le respect des règles y dépend du fait que la société est à la fois extérieure et intérieure à nous ; cette morale a donc une sorte de transcendance idéale6. Le néokantisme inspiré de Charles Renouvier, doctrine officieuse de l’Instruction publique, est diffusé par la Revue philosophique, fondée en 1876 par Théodule Ribot, comme par la Revue de métaphysique et de morale, fondée en 1893 par Élie Halévy et Xavier Léon, anciens élèves, comme Proust, d’Alphonse Darlu au lycée Condorcet. La recherche d’obligations morales modernes justifie la « solidarité », mot d’ordre du radicalisme défini par Léon Bourgeois et dont le sociologue de la Sorbonne, Célestin Bouglé, se fera le penseur dans Le Solidarisme (1907). Voilà, sans s’arrêter à un seul nom, à quoi fait penser un professeur de morale à la Sorbonne vers 1900 : au néokantisme institutionnel dont les partisans blackbouleront Bergson à plusieurs reprises avant son élection au Collège de France. L’information qui fait de Brichot un professeur de morale – et non de philosophie ancienne comme son modèle le plus souvent cité, Victor Brochard – tombe à pic, en pleine exécution de Charlus par les Verdurin après l’audition du Septuor de Vinteuil. Quant à la remarque de Brichot sur le collègue dont l’imposant traité de morale uploads/Litterature/ antoine-compagnon-sens-moral 1 .pdf

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