LOUIS CHARPEN11ER LES MYSTÈRES DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES ROBERT LAFFONT 6, p
LOUIS CHARPEN11ER LES MYSTÈRES DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES ROBERT LAFFONT 6, place Sai..•t-Sulpice, 6 PARIS-VI' Si vous désirez être tenu au courant des publications de l'éditeur de cet ouvrage, il vous suffit d'adresser votre carte de visite aus: Édi- tions Robert Laffont, Sérvice • Bulletin », 6, place Saint-Sulpice, Paris-VI•. Vous recevrez régulièrement, et sans aucun engagement de votre part, leur bulletin illustré, où, chaque mois, se trouvent pré- sentées toutes les nouveautés - romans français et étrangers, docu- ments et récits d'histoire, récits de voyage, biographies, essais- que vous trouverez chez votre libraire. © Robert Laffont, 1966. I Une tache de soleil Il y a, à l'intérieur de la cathédrale de Chartres, dans le bas-côté Ouest du transept Sud, une pierre rectangulaire, scellée en biais dans les autres dalles, dont la blancheur tranche nettement sur la teinte grise générale du dallage. Cette pierre est marquée d'un tenon de métal brillant légèrement doré. Or, chaque année, le 21 juin, lorsque le soleil luit, ce qui est généralement le cas à cette époque, un rayon vient, à midi juste, frapper cette pierre blanche; un rayon qui pénètre par un espace ménagé dans le vitrail dit de Saint-Apollinaire, le premier du mur Ouest de ce transept. Cette particularité est signalée par tous les guides et acceptée comme une bizarrerie, un amusement de dalleur, de verrier ou de construc- teur ... Le hasard m'ayant mené à Chartres un 21 juin, je voulus « voir cela » comme une des curiosités du lieu. 7 Les mystères de la cathédrale de Chartres A mon estime, le midi local devait se situer entre une heure moins le quart et une heure moins cinq de nos montres ... Et ce fut effectivement à ce moment que le point lumineux vint s'installer sur la dalle. Un rayon de soleil qui, dans une certaine pénombre, fait tache sur un parquet, qu'y a-t-il là de tellement étonnant? Ce sont des choses qui se voient journel- lement ... Cependant, je ne pouvais me défaire d'un senti- ment d'étrangeté. Quelqu'un, autrefois, avait pris la peine de laisser un espace vide, un minuscule espace vide, dans un vitrail ... Quelqu'un d'autre avait pris, également, la peine de choisir une dalle spéciale, une dalle diffé- rente de celles qui constituent le sol de Chartres, plus blanche, afin qu'elle fût remarquée. n avait pris la peine de lui tailler en biais, dans le dallage, ·une place, à sa dimension, où l'insérer; il avait pris la peine d'y forer un trou pour y fixer ce tenon de métal de teinte légèrement dorée; un tenon qui ne marquait ni le centre de la dalle ni l'un de ses axes. Dy avait là plus qu'un amusement de dalleur. Un dalleur ne fait pas un trou dans un vitrail pour enso- leiller, quelques jours par an, une pierre ... Un verrier, non plus, ne transforme pas un dal- lagepour illustrer l'oubli d'une parcelle de verre dans le vitrail qu'il vient de poser ... Une volonté concertée avait ordonné cet ensemble. Dalleur et verrier avaient obéi à un ordre. Et cet ordre avait été donné en fonction d'un temps : le 8 Une tache de soleil seul moment de l'année où le rayon de soleil peut tomber sur la dalle est le solstice d'Été, quand le soleil atteint le sommet de sa course vers le Nord. L'ordre avait été donné par un astronome. Et cet ordre avait été donné en fonction d'un lieu : la pierre est située dans le prolongement du mur Sud de la nef, au milieu du bas-côté du transept - mais non exactement au centre - et l'inclinaison de la pierre avait, de toute évidence, été voulue; le lieu avait été choisi par un géomètre. Quand ce petit jeu du «soleil sur la dalle» au solstice d'Été se produit dans une des cathédrales les plus révérées de l'Occident, dans un des hauts lieux les plus réputés de France, l'idée de l'énigme s'installe en vous. Elle s'installa en moi. Qu'était ceci, qui s'évadait du «bien-penser», du catéchisme, de la théologie ou de la Légende dorée? Quel était cet avertissement ? Et tout me fut soudain plein de mystère. La cathé- drale prenait une vie qui lui était personnelle et m'échappait sans m'être pour autant étrangère. Tout me fut, à la fois., soudain, étrange et coutumier. Cette voûte que je sentais, en quelque sorte, à ma mesure, s'élevait plus haut qu'une maison de douze étages; ce monument, si rapidement parcouru, semblait-il, aurait pu contenir un stade; ces piliers, si justement proportionnés qu'ils en étaient familiers, il eût fallu quatre hommes bras étendus pour les enserrer ... Et rien, dans tout cela, qui soit hors de l'humain, rien 9 Les mystères de la cathédrale de Chartres qui ne soit à la mesure de l'homme... Quelle chose étrange! Tout devenait mystère mais, cependant, que j'étais loin de cette impression de gêne qui m'avait envahi sur le seuil du temple d'Edfou dont les pylônes colos- saux repoussent comme pour vous rejeter d'un monde où l'homme n'a point place. Ici, au contraire... La pénombre, elle-même, était enchantée de lumières éclatantes. Chaque chose por- tait, en elle, son contraire : l'immensité était accueil- lante; la hauteur, au lieu d'écraser, grandissait. Bien que le soleil fût vers le Midi, c'était la rose du Nord qui resplendissait de mille feux. Les hautes figures de la Sainte-Anne au visage noir portant et le Lys et la Vierge, de Salomon et de David, de Melchisédech et d'Aaron, bien qu'immobiles, vivaient de lumière; quoique hiératiques, elles étaient familières comme des images enfantines ... Enfantines... Et pourtant, la science des lignes et celle des couleurs écartaient toute idée de naïveté. Quelle était donc cette magie que je me sentais si près de comprendre ? Cet enchantement dont le secret m'allait être révélé, immédiatement, là, près de cette pierre où le soleil avait, un instant, posé son image ronde? Il y eut un moment, l'espace d'un éclair, où j'ai cru « saisir >> Chartres et ses mystères, celui de ses pierres et celui de ses gemmes éclatantes ... C'était seulement Chartres qui m'avait saisi. IO Une tache de soleil Les portes ne s'ouvrent point sans clé, ni sans sésame. Il fallait chercher les clés. Il est difficile de préciser à partir de quel moment la recherche devient un vice, comme il arrive pour les amateurs de mots croisés; mais le fait est que j'avais mis le doigt dans l'engrenage, et tout s'en- suivit; de l'étude d'ouvrages spécialisés en relève- ments de plans, d'échafaudage de thèses tôt détruites en comparaisons de dates; d'enthousiasmes en décou- ragements, je me trouvai plongé, parfois jusqu'à l'étouffement, dans une enquête qui sautait du temps passé aux espaces présents ... Il serait fastidieux de décrire les tortueux chemins que j'ai parcourus dans le cours de cette recherche; aussi fastidieux que les heures passées sur la table de logarithmes que je croyais avoir définitivement close au temps de mes études lycéennes. Je livre aujourd'hui le résultat de cette enquête -ou plutôt de cette quête- avec l'espoir qu'elle intéressera quelques-uns de mes contemporains. Pour la plupart des gens, le mystère ne réside que dans l'inhabituel. Qui songerait à s'émerveiller de ce qu'il voit chaque jour ? Les habitants des bords du Nil ne trouvent aucun mystère dans les quelques centaines de pyramides qui bordent leur fleuve. On leur a dit qu'il s'agissait là de tombeaux, et cela leur suffit. II Les mystères de la cathédrale de Chartres La cathédrale de Chartres n'est, pour les visiteurs, qu'un monument gothique parmi d'autres monu- ments gothiques ... Moins mystérieux que tant d'autres puisqu'il ne recèle presque aucun de ces médaillons ou images dont l'Adepte Fulcanelli a si doctement révélé le sens alchimique. Pourtant que de mystères ! d'autant plus difficiles à éclairc.ü qu'entre les hommes de ces temps et nous a existé une brisure qui fit basculer toute une forme de civilisation; qui fit éclater ce qui était une civi- lisation en poussières d'individualités. La distance est plus grande, malgré les trompeurs espaces de temps, entre les constructeurs de cathé- drales et les hommes de la Renaissance qu'entre ces derniers et nous. La plupart des mystères de la cathédrale de Chartres ne sont mystères que pour nous, hommes du xx.e siècle, qui ne disposons sur les hommes d'autrefois que de vues préfabriquées, scolairement préfabriquées. A ne considérer que l'art gothique, celui-ci pose une énigme à laquelle nulle réponse n'a jamais été apportée. On sait tout des origines du roman; on en remonte la piste de monument en monument et de période en période. Mais le gothique a toujours échappé aux tentatives pour en fixer l'origine. Son problème historique demeure posé. ll apparaît soudainement, sans prémices, vers l'an II30. En quelques années, il est à son apogée, né complet et total, sans essais ni ratages... Et l'extraordinaire est I2 Une tache de soleil qu'il se trouve, soudain, assez de maîtres d'œuvre, d'artisans, de constructeurs pour entreprendre, en moins de cent ans, plus de quatre-vingts ·immenses monuments. Les historiens sont des gens uploads/Litterature/ envoi-de-charpentier-louis-les-mysteres-de-la-cathedrale-de-chartres.pdf
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- Publié le Fev 04, 2022
- Catégorie Literature / Litté...
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