Christiane FURRER et Christophe GUIGNARD Université de Lausanne ‒ École pratiqu

Christiane FURRER et Christophe GUIGNARD Université de Lausanne ‒ École pratique des hautes études (Paris) TITRE ET PROLOGUE DES ACTES DE PILATE : NOUVELLE LECTURE À PARTIR D’UNE RECONSTITUTION D’UN ÉTAT ANCIEN DU TEXTE1 La richesse et la diversité de la tradition manuscrite grecque, latine et orientale offrent au début des Actes de Pilate un terrain privilégié qui permet aussi bien d’approcher l’état le plus ancien du texte que de repérer des étapes de son évolution. L’étude du titre et du pro- logue proposée dans ces pages s’appuie sur une reconstitution du texte tel qu’il devait se lire dans la première moitié du V e siècle. À partir de ces données textuelles, d’une part une analyse approfondie de la datation complexe que contiennent les premières lignes des Actes de Pilate mettra en lumière l’influence d’Eusèbe de Césarée, d’autre part une étude détaillée des premières composantes du texte conduira à en proposer une nouvelle compréhension : originellement le « titre » et le « prologue » formaient une seule unité littéraire. Ils constituaient un intitulé bipartite dont chacun des membres correspondait à l’une des deux grandes parties du texte, les actes du procès (chap. 1-11) et l’en- quête menée par les chefs juifs (chap. 12-16). La façon dont ces résul- 1. Ce travail n’aurait pu être mené à bien sans le concours de nombreux chercheurs, à qui nous disons toute notre gratitude. Elle va en particulier aux membres du groupe de recherche qui, au sein de l’AELAC, prépare une nouvelle édition des Actes de Pilate pour la Series Apocryphorum du Corpus Christiano- rum. Anne-Catherine Baudoin, Jean-Daniel Dubois, Albert Frey, Rémi Gounelle, Zbigniew Izydorczyk, Bernard Outtier et Susana Torres Prieto nous ont donné accès aux textes sur lesquels ils travaillent, nous ont fourni des matériaux par- fois inédits et ont répondu avec amabilité et compétence à nos nombreuses questions. Anne-Catherine Baudoin et Rémi Gounelle ont en outre accepté de relire une première version de notre article, que leurs observations nous ont permis d’améliorer sur bien des points. Notre reconnaissance va également aux collègues qui nous ont aidé ponctuellement ou nous ont communiqué d’utiles remarques lors d’une présentation partielle de nos conclusions devant le Groupe romand de l’AELAC à Lausanne, le 2 mars 2013 : Frédéric Amsler, Bertrand Bouvier, François Bovon, Richard Burgess, Jean-Daniel Kaestli, Enrico Norelli et André-Louis Rey. Nous remercions enfin Barbara Cangemi Trolla de sa relec- ture attentive des notes. 10.1484/J.APOCRA.1.103501 Apocrypha 24, 2013, p. 139-206 C. FURRER ‒ C. GUIGNARD 140 tats pourraient éclairer l’histoire du texte sera brièvement examinée en conclusion. The wealth and diversity of the Greek, Latin and Eastern manus- cript traditions, offer at the beginning of the Acts of Pilate a privileged field which allows both to approach the state of the oldest text and to identify some stages of its evolution. The study of the title and prologue proposed in these pages is based on a reconstruction of the text as it was read in the first half of the fifth century. From these textual data, on the one hand a thorough analysis of the complex dating contained in the first lines of the Acts of Pilate will highlight the influence of Eusebius of Caesarea, on the other hand a detailed study of the first components of the text will lead to propose a new understanding : ori- ginally the “title” and “prologue” formed a single literary unit. This was a bipartite title, each member of which corresponding to one of the two main parts of the text : acts of the trial (ch. 1–11) and the investi- gation by the Jewish leaders (ch. 12–16). How these results could cla- rify the history of the text will be discussed briefly in conclusion. Reconstituer l’Ur-Text des Actes de Pilate (désormais AcPil)2, égale- ment conn us comme Évangile de Nicodème dans la tradition latine, est sans doute impossible et la décision prise par le groupe de recherche de l’AELAC préparant une nouvelle édition d’y renoncer est des plus sages. Comme le soulignait à juste titre l’un des éditeurs, Rémi Gounelle, en 2010 dans cette même revue, une telle démarche serait « méthodologiquement trop peu sûre ». Tout au plus, « l’accord des plus anciennes [versions latines et orientales permet] ponctuellement d’iso- ler des leçons remontant au plus ancien texte accessible en l’état de nos connaissances », le « textus antiquissimus Actorum Pilati, qui ne doit pas être identifié avec l’original du texte, qui semble être perdu »3. Alors que, dans la pl us grande partie du texte, ces leçons anciennes ne peuvent généralement être identifiées que de façon ponctuelle, dans le titre et le prologue la richesse de la tradition directe et indirecte nous 2. Nos citations des AcPil reprennent la numérotation introduite par Rémi GOUNELLE et Zbigniew IZYDORCZYK, L’Évangile de Nicodème ou Les Actes faits sous Ponce Pilate (recension latine A), suivi de la Lettre de Pilate à l’Empereur Claude (Apocryphes 9), Turnhout, 1997 ; là où il y a une différence (c’est-à-dire essentiellement pour les chap. 6-9 et 12-13), nous donnons entre parenthèses les références dans l’édition de Constantin VON TISCHENDORF, Evangelia apocrypha adhibitis plurimis codicibus Graecis et Latinis maximam partem nunc primum consultis atque ineditorum copia insignibus, Lipsiae, 21876, p. 210ss. (ci-après : TISCHENDORF). 3. Rémi GOUNELLE, « L’édition de la recension grecque ancienne des Actes de Pilate. Perspectives méthodologiques », Apocrypha 21, 2010, p. 34 et 35. Sur les questions liées à l’édition des AcPil, voir également ID., « Editing a Fluid and Unstable Text. The Example of the Acts of Pilate (or Gospel of Nicode- mus) », Apocrypha 23, 2012, p. 81-97. TITRE ET PROLOGUE DES ACTES DE PILATE 141 paraît autoriser une tentative de reconstitution du textus antiquissimus grâce à un travail critique. C’est à un tel travail que sera consacrée une grande partie de ces pages ; nous tenons toutefois à souligner que le texte qui sera proposé ne se comprend pas tant comme une édi- tion que comme une reconstitution hypothétique. Le but poursuivi dans ces pages ne se résume cependant pas à la constitution d’un tel texte. Nous y aborderons également les problèmes de cohérence posés par les indications chronologiques données par la tradition grecque et les versions anciennes, et surtout cette étude du « titre » et du « prologue » (ou « préface »)4 sera également l’occasion de proposer une nouvelle compréhension du rapport entre ces éléments et d’examiner brièvement la façon dont elle pourrait éclairer l’histoire du texte. Terminologie Pour la clarté de notre propos, une mise au point terminologique sur ce que nous entendons concrètement par « titre », « préface » et « prologue » est indispensable. Pour ce faire, nous partons de l’édition de la recension grecque A par Tischendorf, car elle reste couramment utilisée, même si elle ne constitue pas une base de travail idéale. Celui-ci intitule « Πρόλογος » les parties du texte qui s’insèrent entre le titre et le chap. 15. Cet ensemble est graphiquement séparé en deux parties : ΥΠΟΜΝHΜΑΤΑ ΤΟΥ ΚΥΡΙΟΥ ΗΜΩΝ ΙΗΣΟΥ ΧΡΙΣΤΟΥ ΠΡΑΧΘΕΝΤΑ ΕΠΙ ΠΟΝΤΙΟΥ ΠΙΛΑΤΟΥ. ΠΡΟΛΟΓΟΣ Ἐγὼ Ἀνανίας — καὶ τοῖς οἰκέταις αὐτῶν. ἀμήν. ------------------- Ἐν ἔτει πεντεκαιδεκάτῳ — Ἰωσήπου τοῦ Καιάφα. Ὅσα μετὰ τὸν σταυρὸν — γράμμασιν ἑβραϊκοῖς. 4. Sur les « entrées en matière » des œuvres antiques, voir notamment Jean-Daniel DUBOIS et Bernard ROUSSEL (éd.), Entrer en matière. Les prologues (Patrimoines. Religions du Livre), Paris, 1998 ; voir aussi les références données par Agnès BASTIT « Typologie des prologues aux commentaires des évangiles », Emanuela PRINZIVALLI (éd.), Il commento a Giovanni di Origene : il testo e i suoi contesti. Atti dell’VIII Convegno di studi del Gruppo Italiano di Ricerca su Origene e la Tradizione Alessandrina (Roma, 28-30 settembre 2004) (Bi- blioteca di Adamantius 3), Villa Verucchio, 2005, p. 87, n. 18 ; sur les titres, voir Jean-Claude FREDOUILLE, Marie-Odile GOULET-CAZÉ, Philippe HOFFMANN, Pierre PETITMENGIN (éd.), Titres et articulations du texte dans les œuvres antiques. Actes du Colloque International de Chantilly, 13-15 décembre 1994 (Collection des Études Augustiniennes. Série Antiquité 152), Paris, 1997, ainsi que les études plus anciennes de Henrik ZILLIACUS, « Boktiteln i antik litteratur », Eranos 36, 1938, p. 1-41, et Ernst Nachmanson, Der griechische Buchtitel. Einige Beobachtungen (Göteborgs högskolas årsskrift 47,19), Göteborg, 1941. 5. Il va sans dire que Πρόλογος est un ajout de l’éditeur, sans fondement aucun dans la tradition manuscrite. C. FURRER ‒ C. GUIGNARD 142 La première partie du « prologue6 » se présente comme une sorte d’avant-propos dû à un certain Ananias ou Énée7, qui aurait traduit le texte d’hébreu en grec. Dans l’apparat, cette partie se voit qualifiée de « prologus iste », ce qui implique que ce qui suit (à partir de ἐν ἔτει) constitue un autre prologue. Néanmoins, cela reste implicite et la seconde partie ne reçoit pas de désignation propre. Ainsi, l’édition de Tischendorf ne présente pas de terminologie qui permettrait de les distinguer commodément. Pour pallier ce problème, Rémi Gounelle et Zbigniew Izydorczyk ont donné à la première partie du Πρόλογος de Tischendorf (Ἐγὼ Ἀνανίας κτλ.) le uploads/Litterature/ furrer-guignard-titre-et-prologue-des-actes-de-pilate-nouvelle-lecture-a-partir-d-x27-une-reconstitution-d-x27-un-etat-ancien-du-texte-2013-pdf.pdf

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