Working Paper University of Rennes 1 University of Caen L’économie du bien-être
Working Paper University of Rennes 1 University of Caen L’économie du bien-être est morte. Vive l’ économie du bien-être ! Antoinette BAUJARD University of Caen Basse-Normandie, CREM-CNRS. Creation date: September 2003 Revision date: June 2011 WP 2011-02 Centre de Recherche en Économie et Management Center for Research in Economics and Management “L’´ economie du bien-ˆ etre est morte. Vive l’´ economie du bien-ˆ etre !” ∗ Antoinette Baujard† R´ esum´ e L’´ economie du bien-ˆ etre a beaucoup ´ evolu´ e au cours du XXi` eme si` ecle, jusqu’` a entrer, disent certains, dans une impasse qui lui est fatale. Les contro- verses sur la possibilit´ e et la pertinence des comparaisons interpersonnelles de bien-ˆ etre sont r´ eput´ ees permettre d’expliquer cette ´ evolution. Nous opposons ` a cette lecture standard une autre explication, essentiellement ´ epist´ emologique et li´ ee ` a la qualit´ e op´ erationnelle de l’utilit´ e. Des cons´ equences importantes d´ ecoulent de cette option, notamment quant au rˆ ole de l’´ economie du bien-ˆ etre dans l’action publique. L’´ economie du bien-ˆ etre est une th´ eorie ´ economique au service de l’´ evaluation des situations sociales et de la d´ ecision publique. Son ´ etude porte sur les moyens et les crit` eres qui permettent de juger et de comparer la qualit´ e des situations sociales. Son approche est essentiellement t´ el´ eologique en ce qu’elle ´ evalue les cons´ equences des actions individuelles et des d´ ecisions publiques sur les ´ etats sociaux. En outre, cette t´ el´ eologie est essentiellement welfariste puisque les cons´ equences d´ ependent le plus souvent des pr´ ef´ erences individuelles des membres de la soci´ et´ e. Ses ambitions d’´ evaluation et de prescription n´ ecessitent ` a la fois de prendre en compte les relations entre ph´ enom` enes ainsi que les normes que l’on souhaite voir respecter. Cette d´ efinition ne rencontrerait toutefois pas l’assentiment des tenants des diff´ erents courants de l’´ economie du bien-ˆ etre. Plusieurs d’entre eux excluent en effet certains ´ el´ ements de la d´ efinition, tels que le rapport aux jugements de valeur ou le lien avec l’action publique. Les options que ces derniers retiennent ne sont pas d´ enu´ ees de cons´ equences : selon une th` ese d´ ej` a ancienne, des auteurs rivalisent ∗Ce papier a ´ et´ e pr´ esent´ e dans cette version lors de l’Universit´ e d’´ et´ e en histoire de la pens´ ee et m´ ethodologie ´ economique organis´ ee par le Bureau d’´ Economie Th´ eorique et Appliqu´ ee (BETA) et l’Association Charles Gide ` a l’universit´ e Pasteur, Strasbourg, en septembre 2003. Je remercie les participants pour leurs remarques constructives ; je reste bien entendu enti` erement responsable des ´ eventuelles erreurs, omissions ou imperfections qui demeurent dans cette version de l’article. †Universit´ e de Caen - Basse-Normandie, CREM (UMR 6211). Antoinette.Baujard@unicaen.fr 1 A. Baujard “L’´ economie du bien-ˆ etre est morte. Vive l’´ economie du bien-ˆ etre !” de pessimisme ` a l’´ egard du sort de l’´ economie du bien-ˆ etre. Pour J. R. Hicks en 1939, “le positivisme ´ economique peut facilement devenir une excuse pour ´ eluder les probl` emes r´ eels, ce qui contribue consid´ erablement ` a l’euthanasie de notre science.”1. Selon Chipman et Moore, “si l’on consid` ere son principal objectif, qui est de per- mettre aux ´ economistes de r´ ealiser des prescriptions de bien-ˆ etre sans avoir ` a faire de jugements de valeur, ni en particulier de comparaisons interpersonnelles d’utilit´ e, la nouvelle ´ economie du bien-ˆ etre doit ˆ etre consid´ er´ ee comme un ´ echec.”2. E. J. Mishan (1981)[59] consid` ere qu’elle s’est engouffr´ ee dans une impasse. A. Lacroix regarde ´ egalement son avenir avec pessimisme : “Son rejet ne pourrait ˆ etre que d´ efinitif, l’´ economie du bien-ˆ etre aurait v´ ecu”3. Pour D. M. Hausman et M. S. MacPherson, “le projet de l’´ economie du bien-ˆ etre n’a mˆ eme toujours pas vu le jour”4. Ph. Mon- gin [66] conclut ` a la mort de l’´ economie du bien-ˆ etre : “L’´ economie du bien-ˆ etre est morte, ou plus exactement, elle s’est d´ esint´ egr´ ee progressivement5.” Or, si l’on admet que l’´ economie du bien-ˆ etre constitue un fondement des po- litiques publiques, la th` ese de la mort de l’´ economie du bien-ˆ etre suscite d’abord de la surprise et de la d´ econvenue. Il s’impose d` es lors de comprendre les causes qui ont pu conduire l’´ economie du bien-ˆ etre dans une telle impasse, ob´ erant ainsi sa capacit´ e ` a participer ` a la d´ ecision publique. L’´ etude de ces explications devrait permettre ensuite de poser les jalons d’une ´ economie normative utile ` a la d´ ecision publique. Pour cela, l’´ evolution historique de l’´ economie du bien-ˆ etre doit ˆ etre retrac´ ee. Quoique les d´ ecoupages en ´ epoques successives sont toujours artificiels, il s’en d´ egage une meilleure compr´ ehension de la dynamique ´ etudi´ ee. Quatre ´ etapes6 sont ` a dis- tinguer dans l’´ evolution de l’´ economie du bien-ˆ etre : 1. L’h´ eritage utilitariste p` ese lourdement sur l’´ economie du bien-ˆ etre, dans la- quelle le bien-ˆ etre social est alors ´ etudi´ e ` a partir de l’´ evaluation des utilit´ es individuelles. La probl´ ematique des comparaisons interpersonnelles dont l’ana- 1Trad. fr. de : “Economic positivism might easily become an excuse for the shirking of live issues, very conducive to the euthanasia of our science.” (Hicks (1939, p. 697)[40]) 2Trad. fr. de : “Judged in relation to its basic objective of enabling economists to make welfare prescriptions without having to make value judgements and, in particular, interpersonal compa- risons of utility, the New Welfare Economics must be considered a failure.” (Chipman et Moore (1978, p. 548)[14]) 3Voir Lacroix (1994)[48]. 4Trad. fr. de : “Welfare economics is in limbo.”(Hausman et MacPherson (1996, p. 96)[31]) 5Trad. fr. de : ”Welfare economics died, or rather disintegrated progressively.” (Mongin (2002, p. 165)[66]) 6Ce d´ ecoupage historique en p´ eriodes successives se retrouve par exemple chez Cooter et Rap- poport (1984)[15], D’Aspremont (1984, p. 86)[16] et Mongin (2002)[66]. 2 A. Baujard “L’´ economie du bien-ˆ etre est morte. Vive l’´ economie du bien-ˆ etre !” lyse est amorc´ ee par les utilitaristes reste ouverte en ´ economie du bien-ˆ etre. 2. La “premi` ere ´ economie du bien-ˆ etre”, dont on trouve les fondements chez A. Marshall (1890)[56], est bien repr´ esent´ ee par A. C. Pigou (1920)[73]. Ces travaux visent ` a ´ etudier les conditions de bien-ˆ etre du march´ e en terme d’op- timalit´ e par´ etienne. 3. La “nouvelle ´ economie du bien-ˆ etre”, repr´ esent´ ee par A. Bergson (1938)[12] et O. Lange (1942)[51], ´ etablit une s´ eparation claire entre l’´ etude des conditions d’optimalit´ e des situations sociales et l’´ etude du fonctionnement du march´ e. Ces conditions normatives se r´ esument au seul crit` ere de Pareto, ` a l’exclu- sion de toute question redistributive ; ´ etant jug´ ees hors du domaine d’action de la science ´ economique, les comparaisons interpersonnelles d’utilit´ e doivent en effet ˆ etre ´ evit´ ees. Parall` element ´ emerge une interpr´ etation particuli` ere des utilit´ es, fond´ ee sur le choix. 4. K. Arrow (1951)[1] sonne le glas du choix social en ´ etablissant l’impossibilit´ e de construire une fonction de choix social sur la base des pr´ ef´ erences individuelles sans recourir aux comparaisons interpersonnelles. Une s´ eparation nette entre deux disciplines en a d´ ecoul´ e. D’un cot´ e, l’´ economie normative - constitu´ ee par la th´ eorie du choix social et du vote, les th´ eories de l’´ equit´ e et de la justice - est n´ ee du d´ esir de d´ epasser l’impossibilit´ e d’Arrow, en travaillant dans son cadre d’´ etude ou en le modifiant. Elle s’int´ eresse ` a la coh´ erence des valeurs et aux moyens th´ eoriques de les respecter. D’un autre cot´ e, l’´ economie du bien- ˆ etre contemporaine7 - repr´ esent´ ee par les ´ economistes publics et de l’agence ainsi que les partisans de l’analyse coˆ ut-b´ en´ efice en g´ en´ eral - s’inscrit dans le sillage direct de la seconde ´ economie du bien-ˆ etre. Elle ´ etudie les conditions qui permettent d’atteindre un optimum ´ economique. Selon une lecture standard, l’´ evolution de l’´ economie du bien-ˆ etre serait expliqu´ ee par les modifications du statut des comparaisons interpersonnelles d’utilit´ e. Suivant en cela les suggestions d’A. Lacroix (1994)[48] et de Ph. Mongin (2002)[63], nous soutenons que les choix ´ epist´ emologiques en ´ economie constituent une meilleure va- riable explicative l’´ evolution de l’´ economie du bien-ˆ etre. Cette lecture permet d’ex- pliquer l’´ evolution du statut des comparaisons interpersonnelles d’utilit´ e, mais aussi de faire apparaˆ ıtre les cons´ equences des uploads/Litterature/ id-6823.pdf
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- Publié le Jui 21, 2022
- Catégorie Literature / Litté...
- Langue French
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