SUR L’IMITATION SÉRIEUSE DU QUOTIDIEN (AUERBACH) Le roman français du xviiie si

SUR L’IMITATION SÉRIEUSE DU QUOTIDIEN (AUERBACH) Le roman français du xviiie siècle Antonia Zagamé Le Seuil | « Poétique » 2015/2 n° 178 | pages 213 à 236 ISSN 1245-1274 ISBN 9782021219500 DOI 10.3917/poeti.178.0213 Article disponible en ligne à l'adresse : -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- https://www.cairn.info/revue-poetique-2015-2-page-213.htm -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Distribution électronique Cairn.info pour Le Seuil. © Le Seuil. Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit. Powered by TCPDF (www.tcpdf.org) © Le Seuil | Téléchargé le 13/09/2022 sur www.cairn.info (IP: 130.79.0.79) © Le Seuil | Téléchargé le 13/09/2022 sur www.cairn.info (IP: 130.79.0.79) Antonia Zagamé Sur l’imitation sérieuse du quotidien (Auerbach) Le roman français du xviiie siècle « Ce ton sérieux me paraît si peu fait pour vous. » Claude Crébillon Aux yeux d’Erich Auerbach dans Mimésis (1946, tr. fr. 1968), la nouveauté du roman réaliste du xixe siècle réside non pas dans le fait de représenter la vie quoti­ dienne en tant que telle, mais dans le fait de la traiter enfin avec « sérieux 1 ». Pour certains critiques, l’originalité de son livre se situe dans cette association du « quotidien » (alltäglich) et du « sérieux » (ernst) qu’Auerbach place au fondement du réalisme moderne, même si le titre de l’ouvrage ne la fait pas apparaître 2. En France, au xviie siècle, l’art classique a marqué la renaissance sous une forme rigide de la séparation des styles, héritée de la tradition gréco-latine : le réalisme y était réservé aux registres bas et comiques de la littérature, et maintenu à l’écart des sujets élevés et graves. Dans Mimésis, Auerbach montre la remise en cause de cette stricte répartition dès le xviiie siècle. Selon le chapitre xvi de Mimésis, intitulé « Le souper interrompu », on voit se développer à cette période un niveau de style intermédiaire qui fait éclater cette séparation. Pour cerner les caractéristiques de ce style, Auerbach s’appuie sur des extraits de Manon Lescaut et de l’œuvre de Voltaire, notamment des Lettres philosophiques : Dans les deux cas, les personnages qui sont présentés ne sont pas des héros sublimes, détachés du contexte de la vie quotidienne, mais des individus pris dans des 1. Erich Auerbach, Mimésis, la représentation de la réalité dans la littérature occidentale, tr. de l’allemand par Cornélius Heim, Paris, Gallimard, 1968. 2. Voir notamment Franco Moretti, « Serious century », in The Novel, Franco Moretti (éd.), vol. 1 : History, Geography and Culture, Princeton, Oxford, Princeton University Press, 2006, p. 368. F. Moretti rappelle qu’une étude préparatoire de Mimésis s’intitulait « A propos de l’imitation sérieuse du quotidien ». Cette étude a été récemment traduite en français : [Die ernste Nachahmung des alltäglichen, 1937], tr. de l’allemand par Robert Kahn, Po & sie, n° 129, 2009, p. 173-192. © Le Seuil | Téléchargé le 13/09/2022 sur www.cairn.info (IP: 130.79.0.79) © Le Seuil | Téléchargé le 13/09/2022 sur www.cairn.info (IP: 130.79.0.79) 214 Antonia Zagamé circonstances le plus souvent communes et qui en dépendent matériellement et même spirituellement. Tout cela s’accompagne incontestablement d’un certain sérieux […] de sorte que nous devons conclure qu’il se produit un nouveau mélange des styles, à l’inverse de ce que nous avions observé dans le classicisme 3. Mais le sérieux avec lequel le xviiie siècle traite la représentation de la vie quoti­ dienne reste à ses yeux superficiel, comme le montre son analyse de Manon Lescaut : Nous pouvons donc dire que notre texte offre un échantillon de style intermé­ diaire, dans lequel le réalisme s’unit au sérieux, le roman ayant même une fin tragique. Ce mélange de réalisme et de gravité tragique est extrêmement plaisant, mais les deux éléments qui le constituent sont d’une superficialité assez frivole. Les tableaux réalistes que nous y avons analysés sont colorés, variés, vivants et concrets ; le roman ne recule pas devant la représentation des vices les plus vulgaires. Mais l’expression demeure toujours aimable, élégante ; on ne trouve nulle trace d’une problématique. Le milieu social fournit un cadre de référence qui est accepté comme tel 4. L’analyse de la littérature du xviiie siècle par Auerbach met à l’épreuve le critère décisif du « sérieux », dont il fait le propre du réalisme moderne. Au xviiie siècle, « on voit fleurir […] les genres littéraires intermédiaires tels que le roman et la narration versifiée ; entre la tragédie et la comédie nous voyons se développer le genre intermédiaire de la comédie larmoyante 5 ». Comme le constate Auerbach, une nouvelle association entre réalisme et sérieux voit le jour. Diderot, cherchant un nom pour le nouveau genre théâtral qu’il crée situé entre la tragédie et la comédie, l’appellera précisément le genre « sérieux 6 ». Pour autant Auerbach n’aperçoit pas dans la littérature du xviiie siècle le « vrai et profond sérieux 7 » qu’il trouvera au siècle suivant. Son analyse des genres littéraires intermédiaires qui se développent au xviiie siècle montre que le sérieux réaliste moderne ne repose pas uniquement sur l’exclusion du comique : le sérieux d’Auerbach n’est ainsi pas celui de Diderot. Peut-on essayer de définir plus précisément ce « sérieux » avec lequel la modernité 3. Erich Auerbach, Mimésis, op. cit., p. 409. 4. Ibid., p. 400-401. 5. Ibid., p. 409. 6. Cf. Diderot, Entretiens sur le fils naturel, in Œuvres de théâtre de M. Diderot, Amsterdam, 1770, p. 201 : [à propos d’une pièce de Térence] « Je demande dans quel genre est cette pièce ? Dans le genre comique ? Il n’y a pas le mot pour rire. Dans le genre tragique ? La terreur, la commisération et les autres grandes passions n’y sont point excitées. Cependant, il y a de l’intérêt, et il y en aura, sans ridicule qui fasse rire, sans danger qui fasse frémir, dans toute composition dramatique où le sujet sera important, où le poète prendra le ton que nous avons dans les affaires sérieuses, et où l’action s’avancera par la perplexité et par les embarras. Or il me semble que ces actions étant les plus communes de la vie, le genre qui les aura pour objet doit être le plus utile et le plus étendu. J’appellerai ce genre, le genre sérieux. » 7. Erich Auerbach, « A propos de l’imitation sérieuse du quotidien » [Die ernste Nachahmung des alltäglichen, 1937], art. cité, p. 185. © Le Seuil | Téléchargé le 13/09/2022 sur www.cairn.info (IP: 130.79.0.79) © Le Seuil | Téléchargé le 13/09/2022 sur www.cairn.info (IP: 130.79.0.79) Sur l’imitation sérieuse du quotidien (Auerbach) 215 traitera la représentation du quotidien 8, et dont Auerbach fait dans Mimésis la pierre de touche du réalisme ? Trois critères semblent pouvoir être retenus pour caractériser l’imitation sérieuse, dont Auerbach lui-même ne propose pas de définition précise. Le premier tient à la nature des objets évoqués. L’imitation sérieuse implique en effet un souci d’exactitude : elle repose sur une recension scrupuleuse des éléments de la réalité quotidienne, sans que pèsent sur elle de limites d’ordre esthétique ou moral. Auerbach juge que le xviiie siècle demeure, de ce point de vue, soumis à un souci de décence tout à fait classique 9 : « le xviiie siècle se rattache à la tradition du goût classique dans la mesure où le réalisme qu’il propose demeure toujours plaisant 10. » La réalité dans le roman de l’abbé Prévost ou dans le texte philosophique de Voltaire demeure « agréablement stylisée », alors qu’elle sera, dans les romans de Balzac, « crûment représentée dans ses aspects quotidiens, pratiques, triviaux et laids ». L’imitation sérieuse du quotidien exclut le tri, la sélection pour des critères d’agrément, elle restitue dans tous ses détails les éléments de la vie quotidienne. Ce souci du détail s’étend également jusqu’à la restitution de la vie intérieure des personnages, même les plus humbles, rendue, écrit Auerbach, avec une « méticu­ leuse compréhension 11 ». Tout, même le plus trivial, est pris au sérieux. Le deuxième paramètre de définition du sérieux touche, lui, au registre du texte, à sa dominante esthétique. L’aspect le plus évident de la définition de cette dominante esthétique « sérieuse », c’est qu’elle repose sur l’exclusion de certains registres : le sérieux d’Auerbach exclut le comique, le burlesque, le parodique auxquels la tradition classique avait cantonné la représentation du quotidien. Mais, si la représentation réaliste ne saurait être associée à la dérision, la recherche du pathétique après 1750 dans le drame bourgeois lui nuit également, que ce soit à cause du manque de vraisemblance de l’intrigue ou des caractéristiques du sujet, domestique et sentimental. Le ton et le niveau stylistique de ce genre théâtral représentent pour uploads/Litterature/ sur-l-x27-imitation-se-rieuse-du-quotidien-auerbach 3 .pdf

  • 33
  • 0
  • 0
Afficher les détails des licences
Licence et utilisation
Gratuit pour un usage personnel Attribution requise
Partager