Les Maximes de La Rochefoucauld en tant que nouveau roman: entreprise phénoméno
Les Maximes de La Rochefoucauld en tant que nouveau roman: entreprise phénoménologique? Je ne me propose ni de trouver l'inspira- tion des nouveaux romanciers chez La Rochef ou- cauld ni de découvrir en lui le précurseur de la phénoménologie. Je cherche pourtant à établir des rapports entre les Maximes et l'entreprise phénoménologique du nouveau roman. Ces rapports ne se trouvent pas dans la moder- nité de La Rochefoucauld bien qu'il soit évi- dent que son étude de l'homme peut s'appliquer aux hommes de cette époque. C'est plutôt dans la recherche de la réalité où l'ouvrage de La Rouchef oucauld et le nouveau roman se rapprochent l'un de l'autre. Les nouveaux romanciers ont comme but le déchiffrement du réel, une recherche empruntée à la phénoménologie. Bien entendu, La Roche- foucauld ne savait rien d'une telle philosophie parce que ce n'était que pendant le vingtième siècle, grâce au philosophe allemand Husserl, que la phénoménologie est devenue célèbre. Je ne parle pas du phénoménisme de Kant qui croyait qu'il n'existe que des phénomènes et que l'hornrne serait donc incapable de rien savoir du réel. La phénoménologie va plus loin et, en disant qu'une réalité peut être atteinte, elle "se propose, par la de~cription des choses elles- mêmes. • . de découvrir les structures transceÏ- dantes de la conscience. . . et les essences." Un phénoménologue croit donc que, par l'esprit, il révélera la constitution du monde. Il semble que La Rochefoucauld, à son tour, ait essayé de pénétrer au fond des choses pour y 59 voir clair. C'est là où il rejoint les nouveaux romanciers. Cependant, la recherche de la réa- · lité ne se limite pas du tout à La Rochefoucauld ni au nouveau roman. Y a-t-il un mouvement ar- tistique ou littéraire qui ne veuille pas faire ressortir la réalité de sa propre façon? Je désire donc regarder de plus près les Maximes et quelques exemples du nouveau roman pour voir les points fondamentaux de cette recherche. C'est la manière de leur recherche plutôt que la recherche elle-même qui mérite d'être étudiée. En bref, la phénoménologie est un moyen d'arriver à une réalité plus solide2en "dégageant l'immédiat de ce qui le dissimule." Elle admet qu'il existe un extérieur qui cache l'essentiel et qui fait augmenter de nombreux points de vue. La réalité peut donc devenir quelque chose de subjectif que chacun crée à son tour. La Roche- foucauld reconnaît ce problème quand il écrit: 'Nos actions sont comme les bouts-rimés, que 3 chacun fait rapporter à ce qu'il lui plaît. " Cette maxime résume en peu de mots la fausse réalité dont se plaignent les phénoménologues, une réalité qui change selon le désir des hommes. D'après La Rochefoucauld, une action, étant ter- minée, ne devrait pas se prêter à de diverses interprétations intéressées. Mais cela se. fait. La Rochefoucauld se rend compte de la même réa- lité subjective dont parleront les nouveaux romanciers trois cents ans plus tard. C'est la perception humaine qui agit sur ce qui devrait être invariable. Malheureusement, ce n'est qu'à travers la perception humaine que les choses sont vues. Les passions sont étroite- ment liées à cette perception et sont donc ca- pables d'empêcher l'homme de saisir ce qui est réel en s'attachant à sa manière de connaître le monde qui l'entoure. Quant aux passions, La Rochefoucauld constate: "Les passions ont une 60 injustice et un propre intérêt qui fait qu'il est dangereux de les suivre, et qu'on s'en doit défier, lors même qu'elles paraissent les plus raisonnables" (no. 9). Les nouveaux romanciers veulent aussi peindre l'homme qui est dupe de ses passions et donc de ses perceptions. L'homme se trompe en dépit de son désir de raisonner son existence. Michel Butor présente un tel homme dans son roman, L'Emploi du temps. Jacques Revel se trouve obligé de travailler toute une année à un poste ennuyeux dans la ville imaginaire de Bleston. Pendant ce séjour il se croit héros dans deux différentes liaisons amoureuses; il se croit aussi responsable d'un attentat de meurtre. Pour Revel, ces choses font la réalité même mais, au fur et à mesure que cette année s'écoule, il se rend compte qu'il n'est devenu l'amant de personne et que l'attentant de meurtre n'était probablement qu'un simple acci- dent. Revel, tout au long du roman, s'érige en conducteur de sa vie et de ses propres expéri- ences. Il se met même à reconstruire par écrit tout ce qui lui est arrivé pour mieux supporter son existence dans cette ville qui le fascine et qui lui fait peur à la fois. Dans ce but, il essaie de s'insérer dans la vie quotidienne de quelques blestoniens. Cependant, il ne réussit pas à le faire parce qu'il passe trop de temps à écrire ses aventures. Cette écriture est devenue, malgré lui, son seul but. La Rochefoucauld décrit une situation pareille: "L'homme croit souvent se conduire lorsqu'il est conduit, et pendant que par son esprit il tend à un but, son coeur l'entraîne insensiblement à un autre" (no. 43). C'est la situation de Jacques Revel, un homme qui se laisse entraîner inconsciemment par son coeur jusqu'à ce qu'il soit trop tard. Son année à 61 Bleston se termine et Revel manque les occasions de bonheur qui se présentent à lui à cause de cette manie imprévue de mettre par écrit sa vie. Revel, qui se croyait maître de sa vie, trouve "1' . . 1 d d " que esprit est touJours a upe u coeur (no. 102). Ce problème de la perception humaine est cher à La Rochefoucauld qui en parle à travers ses Maximes. Pourtant, ballotté entre ses perceptions trompeuses, comment est-ce que l'homme voit les autres? La Rochefoucauld répond à cette question par sa première maxime: Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions et de divers intérêts que la fortune ou notre industrie savent arranger, et ce n'est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants et que les femmes sont chastes. (no. 1) Donc, il existe rarement des gestes désintéressés. Cela veut dire qu'il y a souvent une force ca·chée qui dirige chaque action humaine. On peut donc pénétrer les actions d'autrui, abordé par La Rochefoucauld, se trouve repris par le nouveau roman. Claude Simon, dans La Route des Flandres, présente un tel effort. Un homme qui s'appelle Georges, pendant une seule nuit en 1946, est en train de se souvenir de ses exp~riences de la deuxième guerre mondiale. C'est la mort de son capitaine sept ans auparavant qui occupe ses pen- sées. Ce qui est intéressant, c'est que Georges passe cette nuit avec la veuve de son capitaine qui est devenue sa maîtresse. Le capitaine, par un geste de défi peut-être, s'était montré aux artilleurs allemands qui l'ont abattu aussitôt. Est-ce que c'était un suicide triomphant? Au 62 début de la nuit Georges croit que son capitaine s'est tué en héros, un geste digne d'un vieux capitaine de cavalerie qui affront la guerre moderne. Cependant, après avoir réfléchi à ses propres motifs, en se demandant pourquoi il couche avec la veuve du capitaine, Georges finit par admettre qu'il n'en sait plus rien. Il est très possible que son capitaine ne soit pas mort en héros. Peut-être s'est-il laissé tuer exprès parce qu'il était victime d'une folie ou parce qu'il se doutait même à cette époque que sa femme lui était infidèle. Peut-être est-il mort à cause d'une bévue idiote. La Rochefoucauld se rend compte d'un tel problème et il en admet la difficulté: 'Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail, et comme il est presque infini, nos connaissances sont toujours superficielles et imparfaites" (no. 106). Le monde, à cause de notre manque de détail, n'est presque jamais ce qu'il sembe être au premier abord. C'est là le deuxième lieu commun entre La Rochefoucauld et le nouveau roman. Je viens d'étudier les deux pôles fonda- mentaux de la Rochefoucauld, l'homme qui se trompe et l'homme trompé, en les appliquant à quelques exemples du nouveau roman qui touchent aux mêmes problèmes. Ces deux pôles sont la raison d'être de leur recherche phénéménologique. Les Maximes et le nouveau roman se rejoignent donc par leur introduction systématique du doute en ce qui concerne la perception humaine. Même au début des Maximes, La Rochefoucauld souligne fortement ce doute quand il met en exergue le proverbe qui révèle au lecteur la vraie motiva- tion derrière un geste ou une conduite qu'on croit sincères: 'Nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés." 63 Pourtant, les procédés de La Rochefoucauld ressemblent-ils tout à fait à ceux des nouveaux romanciers? Les Maximes ne comprennent pas de roman qui doit être lu du début jusqu'à la fin pour se faire comprendre. Les nouveaux roman- ciers s'appuient cependant beaucoup sur la forme classique du roman. C'est-à-dire, le roman qui se lit d'une manière logique de la première page jusqu'à la dernière. Les nouveaux romans ne sont pas destinés à être feuilletés au hasard. A la différence uploads/Litterature/les-maximes-de-la-rochefoucauld-en-tant-que-nouvea.pdf
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- Publié le Mar 09, 2022
- Catégorie Literature / Litté...
- Langue French
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