28/8/2014 Lectures de Michel Foucault. Volume 2 - Foucault - Deleuze : de la di

28/8/2014 Lectures de Michel Foucault. Volume 2 - Foucault - Deleuze : de la discipline au contrôle - ENS Éditions http://books.openedition.org/enseditions/1217?lang=fr 1/10 1 2 3 ENS Éditions Lectures de Michel Foucault. Volume 2 | Emmanuel Da Silva Foucault - Deleuze : de la discipline au contrôle Didier Ottaviani p. 59-73 Texte intégral De la discipline Par pouvoir, il me semble qu’il faut comprendre d’abord la multiplicité des rapports de force qui sont immanents au domaine où ils s’exercent, et sont constitutifs de leur organisation2. L’analyse de nos sociétés contemporaines par Gilles Deleuze débute avec le constat d’une crise généralisée, celle des milieux d’enfermement, qui se traduit dans la mutation des sociétés disciplinaires en sociétés de contrôle. Nous pourrions penser que ce changement est un passage de Foucault, penseur des disciplines, à Deleuze, penseur du contrôle. Ce dernier nous met pourtant en garde contre cette idée, en montrant que Michel Foucault était déjà lui-même conscient de cette transformation1. Nous ne sommes plus dans les mailles de la discipline, mais ne sommes pas encore dans celles du contrôle. Ce moment de mutation se caractérise par le maintien de techniques disciplinaires résiduelles, comme par exemple à l’école ou dans les prisons, à côté de nouvelles tendances qui s’orientent vers les techniques de contrôle. Deux visions de la société coexistent actuellement, provoquant de nombreux heurts au sein du système. Les changements que nous vivons nous semblent essentiellement caractérisés par une transformation dans les conceptions de l’espace, du temps et de leurs rapports, et c’est sous cet angle que nous aborderons la question du passage de la discipline au contrôle. La notion de « discipline » est étroitement liée à celle de « pouvoir » mais ce dernier concept prend chez Foucault une dimension particulière : le pouvoir n’est ni l’État, ni une quelconque institution. Il est avant tout multiple et relationnel. Il n’y a pas d’instance suprême du pouvoir, pas de point nodal autour duquel il se sédimenterait, laissant par là l’ensemble des autres rapports à l’extérieur de lui-même ; la société ne saurait être conçue comme une matière sur laquelle s’exerce un pouvoir. Il y a du pouvoir, au sens où l’on trouve des formes de pouvoir locales et hétérogènes, des multitudes de rapports de pouvoir, qui se lient, se juxtaposent, se hiérarchisent, faisant de la société « un archipel de pouvoirs différents »3. Contrairement à ce que l’on pense 28/8/2014 Lectures de Michel Foucault. Volume 2 - Foucault - Deleuze : de la discipline au contrôle - ENS Éditions http://books.openedition.org/enseditions/1217?lang=fr 2/10 4 5 6 trop souvent, le pouvoir n’est pas une instance d’interdiction, de prohibition, mais au contraire un ensemble de rapports de forces qui se range sous la catégorie de la relation. C’est parce que le pouvoir est du côté du multiple, du rapport, que les sociétés disciplinaires ont succédé aux sociétés de souveraineté, les deux représentant des procédures possibles du pouvoir. Les sociétés de souveraineté étaient caractérisées par le prélèvement et l’imposition, qui entraînaient des conséquences néfastes pour la circulation des biens. Les mutations économiques, l’accroissement de l’appareil de production, l’apparition de stocks exposés à la dépravation, ont rendu nécessaire une nouvelle forme de contrôle des populations. C’est ainsi qu’est née, en marge de la loi, la discipline, une technique de gestion destinée, non pas à réprimer les exactions des individus, mais à orienter leur comportement4. C’est là la première caractéristique de la discipline : elle ne porte pas sur des faits mais sur des virtualités, elle est destinée à encadrer l’individu, à orienter ses potentialités d’action. Pour ce faire, il a fallu d’une part répartir les individus dans l’espace, d’autre part gérer leurs actions dans le temps. Cette technique suppose une nouvelle économie de la visibilité, dont la forme architecturale est le célèbre Panopticon de Bentham5 : il se présente comme un édifice circulaire, composé d’un anneau de cellules ayant une tour en son centre. Toutes les cellules disposent d’une ouverture, orientée vers la tour, ce qui offre une visibilité totale de l’activité de leurs occupants. Le « lieu » du pouvoir est donc logé dans la tour centrale de l’édifice, se donnant à tous en spectacle. Il est à la fois visible et invérifiable, dans la mesure où la tour est munie de volets, qui en masquent l’intérieur. Le pouvoir est une sorte de présence absente, une virtualité, puisqu’on ne peut jamais savoir si l’on est effectivement surveillé à tel ou tel moment, mais il est cependant doté d’effets réels. En tant que forme, le panoptisme est applicable à tous les domaines, il est une fonction visant à « imposer une tâche ou une conduite à une multiplicité d’individus »6. Ce schéma répond à une exigence du capitalisme, du moins tel qu’il se présentait dans sa forme première : pour que le rendement soit maximal, il est nécessaire de constituer un espace homogène, intégralement tourné vers la production. Il faut donc que le pouvoir puisse se diffuser, qu’il s’insère dans les zones les plus ténues de la société, qu’il assure la meilleure coordination possible entre tous les agents. Pour ce faire, il ne peut être une simple force d’interdiction, car cela créerait des zones de résistance, de blocages, et de ce fait entraverait la production. Le but va donc être de mettre en place ce que Foucault appelle une « anatomo- politique » qui s’occupe directement des corps, afin de transformer par la discipline les individus en un ensemble de « corps dociles ». La discipline a donc une fonction « normalisatrice » c’est-à-dire qu’elle tend, d’une part, à homogénéiser un ensemble, un espace et un temps, et, d’autre part, à individualiser, à marquer des distances, des écarts entre les individus, à régler leur interconnexion. La discipline n’est donc pas une fonction négative, une instance de sanction, mais au contraire une force positive d’incitation, d’orientation7. Le premier problème que doit affronter la discipline est donc celui du placement. Il s’agit d’ordonner les individus dans l’espace, pour que chacun se trouve « à sa place » avec une fonction précise. Le pouvoir disciplinaire travaille les répartitions d’individus dans le détail, ne gère plus seulement des groupes mais s’intéresse directement aux positions spatiales des corps, les considérant comme autant de pièces d’un mécanisme qu’il s’agit de faire fonctionner de manière optimale. Pour que cette homogénéisation soit possible, un rapport nouveau à l’espace et à la position doit être élaboré. Il faut tout d’abord organiser un espace de la multitude, un territoire, au sein duquel les individus doivent prendre place. Pour cela, il est nécessaire de fixer les populations, d’éviter les « nomades » et donc d’instaurer des structures d’enfermement de tous types : pour éviter les pillages, les soldats seront consignés dans des casernes, les vagabonds iront dans les prisons, les élèves dans des internats. On met en place ce que Foucault appelle des « hétérotopies »8, des lieux hétérogènes aux autres, mais qui sont partiellement « ouverts » sur l’extérieur, puisqu’on peut y entrer et en sortir, si l’on remplit certaines conditions. Ces hétérotopies segmentent donc des flux, en laissant passer certains et en bloquant d’autres, effectuant une sélection et une orientation des courants en fonction des besoins du secteur social. Dans nos sociétés, nous trouvons des « hétérotopies de déviation » comme les prisons, les asiles, les hospices, où vont être placés les individus 28/8/2014 Lectures de Michel Foucault. Volume 2 - Foucault - Deleuze : de la discipline au contrôle - ENS Éditions http://books.openedition.org/enseditions/1217?lang=fr 3/10 7 8 9 10 11 déviants par rapport à la norme, mais les casernes et les écoles9 en sont aussi, dans la mesure où elles évitent que naisse la possibilité même de déviation. On a donc une segmentation de la société disciplinaire par les biais de ces espaces hétérogènes de clôture. Le fait qu’ils soient en partie ouverts permet d’aller de l’un à l’autre, comme par exemple le passage de l’école à la caserne, puis à l’usine. Cependant, l’homogénéisation doit s’accompagner d’une gestion plus ténue encore, qui se charge de gérer l’espace interne des hétérotopies, et c’est là le rôle du « quadrillage » qui se manifeste de deux manières. Le quadrillage interne a pour but la fonctionnalité. On organise pour ce faire des cellules, sur le modèle panoptique, et on cherche une homogénéisation de l’espace par le biais du rang et de la série. Le rôle de ce quadrillage est de distribuer les individus selon des espaces complexes, qui sont architecturaux, fonctionnels ou hiérarchiques1 0. Ainsi, le quadrillage permet d’une part la fixation, et assure d’autre part la circulation. Il a donc un double objectif, qui est d’abord la segmentation cellulaire, puis la gestion des écarts entre les segments, c’est-à-dire qu’il s’occupe de les combiner entre eux pour la meilleure fonctionnalité possible. La discipline est normalisatrice au sens où elle s’occupe de segmenter, au niveau des individus et de leur territoire associé, mais aussi de sérier les segments, les articuler, assurer que chaque fin de série s’agence à une autre série. Il est donc nécessaire d’instaurer des écarts qui ne soient uploads/Management/ lectures-de-michel-foucault-deleuze-de-la-discipline-au-controle-ottaviani.pdf

  • 26
  • 0
  • 0
Afficher les détails des licences
Licence et utilisation
Gratuit pour un usage personnel Attribution requise
Partager
  • Détails
  • Publié le Dec 23, 2021
  • Catégorie Management
  • Langue French
  • Taille du fichier 0.3581MB