Mihai-Dragoș Vadana University of Bucharest, Romania; e-mail: dragos_anadav@y
Mihai-Dragoș Vadana University of Bucharest, Romania; e-mail: dragos_anadav@yahoo.com Rev. Roum. Philosophie, 61, 1, p. 157–172, Bucureşti, 2017 LA MEDITATIO QUINTA DE DESCARTES EST-ELLE UNE MÉDITATION MÉTAPHYSIQUE ? SUR LA MÉDITATION MÉTAPHYSIQUE DE L’ATTENTION MIHAI-DRAGOŞ VADANA Abstract. In his major metaphysical oeuvre from 1641, Meditationes de Prima Philosophia, Descartes insisted numerous times on the need to meditari and abducere mentem a sensibus et ab praejudiciis for anyone willing to read his book. Modern scholars still debate on how meditari and abducere function in the Meditationes, even though it is generally held that meditari refers to a certain spiritual exercise, whereas abducere is an act intended to give access to metaphysical objects. Meditari and abducere are thus seen as distinct and separated. This paper proposes a perspective on meditari and abducere as both distinct and integrated within Descartes’ metaphysical meditation. I focus on Descartes’ Meditatio Quinta and I address the question whether it engages a specific exercise of metaphysical meditation. My thesis is that the different modes of attention exercised by the one who meditates fulfill the characteristics of an exercise of metaphysical meditation. In this respect, I reveal the acts and the modes of attention through which the meditating subject determines the essence of material things. Secondly, I rely on those modes of attention to argue for a functional analogy between the idea of Ens summe perfectum and mathematical ideas. Along the way, I emphasize why the modes of attention in Meditatio Quinta function in the sense of a metaphysical meditation. Keywords: meditari, abducere, attention, contemplation, naturae verae et immuabiles, Ens summe perfectum, Descartes. §1. INTRODUCTION S’interroger si la Meditatio Quinta de Descartes est une méditation métaphysique revient à la comprendre à l’intérieur du projet métaphysique cartésien des Meditationes et à travers des thèmes que ce projet déploie. Le projet, d’abord, se propose lui- même comme une meditatio, selon le titre des Meditationes de Prima Philosophia (1641, 1642), ou comme une méditation métaphysique selon le titre de la traduction française (1647) du duc de Luynes et Claude Clerselier, revue par Descartes. Meditatio Mihai-Dragoș Vadana 2 158 et méditation métaphysique sont des termes qui se réfèrent à deux actes distincts précisés ensemble par Descartes au moins deux fois : dans la Praefatio ad lectorem, où le lecteur n’est pas conseillé de lire ce livre s’il ne peut pas et s’il ne veut pas « serio mecum meditari, mentemque a sensibus, simulque ab omnibus praejudiciis, abducere »1 / « méditer sérieusement avec moi et détacher sa pensée par rapport aux sens et ensemble de tous les préjugés ». Et dans les Secundae Responsiones, où les premières notions métaphysiques ne sont pas connues que par ceux qui sont « attentis et meditantibus, mentemque a rebus corporeis […] avocantibus » (AT, VII, 157) / « attentifs et méditants, et qui détournent la pensée par rapport aux choses corporelles ». Que meditari et abducere (ou avocare) sont des actes distincts a été souligné dans l’exégèse cartésienne. Meditari renvoie plutôt à une expérience spirituelle pendant laquelle le sujet se retire des affaires du monde, confronte ses dispositions habituelles et poursuit une certaine transformation du soi2. Tandis qu’abducere est l’acte par lequel le métaphysicien détache sa pensée par rapport aux sens afin de se consacrer aux choses métaphysiques et d’affranchir les préjugés qui pèsent sur leur conception claire et distincte. Abducere est l’acte de la pensée « par lequel se libère l’objet formel de la métaphysique »3. Mais quoique distincts, meditari et abducere sont intégrés par Descartes dans l’expérience de la méditation métaphysique, intégration dont l’originalité dans l’histoire de la métaphysique à été admirablement reconnue par Étienne Gilson4. À la suite de Gilson, j’ai essayé dans des études précédentes5 d’affiner le sens opérationnel de la méditation métaphysique chez Descartes et de l’appliquer 1 Œuvres de Descartes, publiées par Charles Adam et Paul Tannery, nouvelle présentation par Bernard Rochot et Pierre Costabel, 11 vol., Paris, Vrin-CNRS, 1964–1974, vol. VII, p. 9 (éd. abrégé par la suite AT, suivi du numéro du volume et des pages). 2 De nombreuses études ont été consacrées à la compréhension de l’expérience de la méditation chez Descartes, notamment par rapport aux exercices spirituels d’Ignace de Loyola. Voir Pierre Mesnard, „L’arbre de la sagesse”, en Descartes, Cahiers de Royaumont, Philosophie, 2, Paris, Minuit, 1957, pp. 336–349; Leslie J. Beck, The Metaphysics of Descartes: A Study of the Meditations, Oxford, Oxford University Press, 1965, pp. 28–38; Walter Stohrer, „Descartes and Ignatius Loyola: La Flèche and Manresa Revisited”, Journal of the History of Philosophy, Vol. 17, 1, 1979, pp. 11–27. Pour une interprétation épistémique et psychologique de la méditation de Descartes, au sens de la méditation chez Hugh de Saint Victor, voir Denis L. Sepper, „The Texture of thought”, en Descartes’ Natural Philosophy, éd. par Gaukroger, S., Schusterm, J., Sutton, J., London, Routledge, 2000, pp. 736–750. 3 Jean-Luc Marion, Sur le prisme métaphysique de Descartes, Paris, Presses Universitaires de France, 1986, p. 30, note 29. Pour une nette distinction entre meditari et abducere, voir également Olivier Dubouclez, Descartes et la voie de l’analyse, Paris, Presses Universitaires de France, 2013, pp. 333–334, 354–359. 4 « Nous ne sommes plus surpris de lire des Méditations métaphysiques ; ce sont néanmoins les premières que l’histoire ait connues. La forme méditation, adaptée aux besoins des âmes religieuses qui veulent se pénétrer lentement de certaines vérités et se reformer au dedans à leur image, n’avait jamais semblé requise pour présenter des vérités abstraites d’ordre purement métaphysique ; on comprend, au contraire, qu’elle se soit imposée à Descartes, puisqu’il avait à pénétrer de vérités nouvelles une pensée faussée par le long usage de l’erreur. », Études sur le rôle de la pensée médiévale dans la formation du système cartésien, Paris, Libraire Philosophique J. Vrin, 1930, pp. 186–187 et suivants. 5 Mihai-Dragoş Vadana, « Despre sensul şi rolul meditaţiilor în filosofia lui Descartes », Revista de filosofie, vol. LXII, nr. 3, 2015, pp. 367–369 ; « Meditația lui abstineo în Meditația a IV-a la Descartes », Revista de filosofie, vol. LXIII, nr. 6, 2016, pp. 687–705. 3 La Meditatio Quinta de Descartes est-elle une méditation métaphysique ? 159 comme hypothèse herméneutique dans la reconstruction des thèmes des premières quatre Meditationes. Selon cette hypothèse, l’acte de meditari renforce l’opération d’abducere de sens et préjugés. Sens et préjugés ne doivent pas être envisagés seulement comme des facultés ou des objets judicatifs, mais dans leur habitualité efficace dans la vie de la connaissance de quelqu’un. Meditari accoutume celui qui médite à l’opération d’abducere pour que cette opération devienne elle-même un habitus théorique se substituant aux habitus formés par la fréquention des sens. Meditari offre encore un soutien temporel à l’abducere, en donnant du temps à celui qui médite pour arriver à la visibilité des choses métaphysiques. L’abducere reste pourtant l’opération métaphysique par excellence. Elle détache la pensée de celui qui médite par rapport aux choses sensibles et donne accès aux choses métaphysiques. Détachement, accès – c’est précisément par cette voie que de nombreux thèmes de la métaphysique de Descartes sont proposés et peuvent être reconstruits. Reconstruire les thèmes de la métaphysique des Meditationes selon l’hypothèse de l’opération de la méditation métaphysique n’est pas, bien sûr, un travail mécanique. Il ne suffit pas de chercher les occurrences des meditari et abducere à travers les thèmes des Meditationes. Outre que ces termes ne sont pas toujours utilisés par Descartes, il faut préciser que les Meditationes ne sont pas un traité technique de la méditation. Meditari et abducere, intégrés dans la méditation métaphysique, se trouvent intrinsèques, opérationnels et varient selon les thèmes mêmes des Meditationes. En ce sens, j’ai essayé de donner des « contours » à la méditation métaphysique chez Descartes comme : doute (dubito) ou distanciation des préjugés épistémiques fondés sur l’expérience sensible (Meditatio I), négation (nego) ou inversement du donné perceptif en fonction d’un ego cogito, premier fondement (Meditatio II), admiration (admiro) ou dépassement du cogito pour donner accès à l’Être infini, second fondement (Meditatio III), abstention (abstineo) judicative- volitive ou partie intégrante de la règle de la vérité (Meditatio IV)6. Au sein, donc, d’un tel projet qui se propose comme une méditation métaphysique et à la suite du déploiement de ses thèmes, on peut se demander si la Meditatio Quinta de Descartes est une méditation métaphysique. Plus précisément, est-ce que les thèmes de cette Meditatio, à savoir, l’essence de choses matérielles et la preuve a priori de l’existence de Dieu, engagent-ils une « figure » de la méditation métaphysique7 ? 6 Ibidem. 7 On rencontre par cette question la difficulté de considérer le projet entier des Meditationes selon les traits d’une méditation, formulée par Martial Gueroult: « Il y a des arrêts dans ces méditations pour faire effort sur soi-même, et s’attarder sur une contemplation. Mais à partir du moment où l’on arrive à la quatrième, et surtout à la sixième méditation, la méditation cesse au fond d’être méditation: elle tend au traité.”, Descartes, Cahiers de Royaumont, 2, Paris, Minuit, 1957, p. 351. Plus récemment, Olivier Dubouclez reprend la difficulté de Gueroult et soutient que uploads/Philosophie/ art-13-pdf.pdf
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- Publié le Mai 11, 2021
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