Parole, corpor´ eit´ e, individu et soci´ et´ e : l’embodiment entre le repr´ e
Parole, corpor´ eit´ e, individu et soci´ et´ e : l’embodiment entre le repr´ esentationnalisme et la cognition incarn´ ee, distribu´ ee, bios´ emiotique et enactive dans les linguistiques cognitives Didier Bottineau To cite this version: Didier Bottineau. Parole, corpor´ eit´ e, individu et soci´ et´ e : l’embodiment entre le repr´ esentationnalisme et la cognition incarn´ ee, distribu´ ee, bios´ emiotique et enactive dans les lin- guistiques cognitives. Intellectica - La revue de l’Association pour la Recherche sur les sciences de la Cognition (ARCo), Association pour la Recherche sur la Cognition, 2011, pp.187-220. HAL Id: halshs-00656024 https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00656024 Submitted on 3 Jan 2012 HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci- entific research documents, whether they are pub- lished or not. 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Dans la présente étude, on montre que l’embodiment en LC n’a pas été pris en compte dans la définition du signifiant et dans la caractérisation de l’acte de parole en tant qu’expérience vivante (languaging). Pour rendre compte de ce fait, on le resitue dans le contexte historique de l’émergence de la LC au sein de la révolution cognitiviste, son positionnement ambigu par rapport au générativisme, et le rendez-vous manqué avec des modèles cognitifs pré-cognitivistes comme la psychomécanique du langage. Et pour le dépasser, on présente un courant de pensée actuel qui s’achemine vers une refondation de la problématique de la parole vécue à l’interface de la cognition incarnée par l’individu et de la cognition sociale intersubjectivement distribuée. Ce croisement permet d’échapper à une approche représentationnaliste de type encodagiste, reconsidère la parole comme un processus et une modalité de l’action, précise la nature de la dynamique, et précise les modalités d’application du programme de recherche en redéfinissant dans cette perspective les catégories analytiques traditionnelles (lexique, morphosyntaxe, prosodie) dans leur variation typologique au sein des langues naturelles. Abstract Languaging, corporality, the individual and society: embodiment between representationalism and embodied, distributed, biosemiotic and enactive cognition in cognitive linguistics In cognitive linguistics, the word embodiment refers to the conceptualization of the subject’s embodied relation to the world through her motoric and multimodal sensorial involvement, along with the traces left by these representations within natural linguistic formalisms (the lexicon and constructions). In this paper, it is shown that in LC, embodiment has not been integrated into the definition of the signifier and in the characterization of speech in terms of living experience, or languaging. To account for this fact, it is to be resituated in the historical context of the emergence of LC within the cognitivist revolution paradigm; its ambiguous positioning in relation to generativism is to clarified, along with its connection with pre-cognitivist models such as the psychomechanics of language. And in order to go beyond those limitations, the paper presents a currently growing paradigm which paves the way for a refounding the problematic of languaging at the interface of the subject’s embodied cognition on the one side and intersubjectively distributed social cognition on the other. This correlation makes it possible to evade a representationalistic approach based on encodingism. It reconsiders speech as a process and a modality of action, defines the content of this dynamic, and specifies how this research programme is to be applied by redefining in this perspective the traditional analytical categories (lexicon, morphosyntax, prosody) in their typological variations among natural languages. 2 Mots-clés Linguistique cognitive, générativisme, psychomécanique du langage, parole, languaging (« parlance »), embodiment (corporéité), représentation, enaction, cognition distribuée, biosemiosis Key words Cognitive linguistics, generativism, psychomechanics of language, speech, languaging, embodiment, representation, enaction, distributed cognition, biosemiosis Guignard (2008) souligne a plusieurs reprises l’ancrage représentationnel de la corporéité en linguistique cognitive. Cette position se cristallise par quelques qualifications transparentes que l’on trouvera synthétisées dans le présent volume : la LC est un « nativisme représentationnel », un « réalisme incarné », un « internalisme qui ne rompt pas avec la tradition qu’elle décrie par ailleurs ». Cette tradition se caractérise, en effet, notamment par un binarisme radical corps / esprit (comme le détaille Keller, 2006), l’étonnante imprécision de la définition de la notion d’embodiment qu'elle reconnait (particulièrement chez Lakoff et Johnson 1999 comme le fait remarquer Zlatev 2008 ; cette définition sera précisée, entre autres, par Wilson 2002 et Ziemke 2003) ; et le « mentalisme exclusif » qui fait de « l’expériencialisme » représentationnaliste de la LC un « modèle idéaliste dont la seule incarnation est « déjà » conceptuelle » (Guignard, ibid.). La triple articulation embodiment, constructique et catégories, et la valeur symbolique des structures syntaxiques dans un modèle voulu non modulariste, soulève la question de la place de la corporéité dans la théorie du langage et des langues proposée par ce paradigme. Le fond du problème est simple : en linguistique cognitive, le terme de corporéité (embodiment) désigne essentiellement la conceptualisation du rapport incarné du sujet au monde par l’engagement moteur et sensoriel multimodal, et les traces que laissent ces représentations dans les formalismes langagiers (organisation du lexique, constructions). En dehors de certaines directions théoriques particulières, la dimension incarnée des actes de signification eux-même ne semble pas jouer un rôle central. Dans les lignes qui suivent, on explore la question de la corporéité de l’expérience de la parole pour le sujet dans l’environnement matériel-symbolique, dont le rapport intersubjectif. La première section précise en quoi on peut considérer le signifiant comme désincarné en LC. La deuxième explique cette caractéristique par le positionnement ambigu de la LC : actrice de la révolution cognitiviste comme la grammaire générative, mais fondée ultérieurement en réaction à l’évolution du paradigme générativiste lui-même. La troisième section expose l’articulation du traitement de la corporéité conceptuelle en LC par rapport à certains éléments centraux de la psychomécanique du langage, fondée par « l’aïeul tutélaire de la linguistique cognitive à la française » selon Rastier 1993, et vise à expliciter a posteriori un débat qui n’a pas eu lieu à l’époque. La quatrième et dernière section présente des développements actuels qui visent à sortir des apories laissées en suspens et expose les propositions issues de théories liées à l’enaction, la biosemiosis, la cognition distribuée. Il s’agit de considérer la parlance (languaging) comme un processus dynamique distribué sur les corps et l’environnement matériel dans sa dimension socio-sémiotique, de se demander comment un individu donné se développe et apprend en se faisant recruter par sa participation corporelle au processus collectifs, et de s’interroger sur la nature des effets produits, sur le groupe comme sur le sujet, par cette dynamique biosémiotique. En tout état de cause, il sera nécessaire de renoncer à l’approche encodagiste et radicalement symbolique, de repenser la parlance comme une 3 activité processuelle fondatrice d’une forme particulière du sens, et de tirer les conséquences de l’inévitable inscription corporelle des processus sémantiques et mentaux. 1. En linguistique cognitive (LC), le signifiant est désincarné, seul est incarné le signifié Le programme théorique de la LC ne lui appartient pas en propre à l’origine : l’objectif de Johnson 1987, dans l’ouvrage au titre explicite The Body in the Mind: The Bodily Basis of Meaning, Imagination, and Reason, était de montrer comment une théorie générale du sens et du raisonnement devait se fonder sur la prise en compte de l’expérience « corporelle » (bodily), à savoir sensorimotrice. L’ouvrage fondateur de Lakoff et Johnson 1980, Metaphors we live by, plutôt qu’une théorie linguistique, recherche dans les faits langagiers les indices empiriques de la corporéité du sens en général, laquelle n’est pas propre au fait langagier. Il est donc tout à fait normal que ces auteurs se soient intéressés à l’ancrage corporel des structures conceptuelles signifiées tout en se détournant de celui des actes de signification qui en sont les symptômes. La LC considère les structures langagières comme le reflet ou l’encodage de structures conceptuelles sous-jacentes. Elle se fixe un double objectif : (i) la modélisation des représentations internes par les catégories, les schèmes-images et scenarii mentaux ; (ii) l’inventaire des réalisations lexicales et constructionnelles qui en réalisent l’affichage à la surface empirique des manifestations comportementales. Dans cette architecture, les propriétés descriptives des langues, telles que les traces des processus de catégorisation par la polysémie lexicale ou la sémantique des constructions, sont asservies à la dynamique conceptuelle posée en amont : la démarche est de type descendant (top-down), onomasiologique uploads/Philosophie/ bottineau-d-parole-corporeite-individu-et-societe.pdf
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- Publié le Sep 12, 2022
- Catégorie Philosophy / Philo...
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