Langages Aspects de la théorie d'Antoine Culioli M. Jean-Jacques Franckel, M. D
Langages Aspects de la théorie d'Antoine Culioli M. Jean-Jacques Franckel, M. Denis Paillard Abstract This paper presents the epistemological foundations of the theory developped by Antoine Culioli and his team, underlying three main aspects: 1) the operations of enunciation (grounding on the inner organization of the utterances); 2) the operation of location, as the origin of the constituent operations of an utterance; and 3) invariance and variation, dealing with the diversity of natural languages on the one hand, and with the identity and the variation of morpho-lexical items on the other hand. This presentation leads to an understanding of the main trends now developping within the framework of this theory. Citer ce document / Cite this document : Franckel Jean-Jacques, Paillard Denis. Aspects de la théorie d'Antoine Culioli. In: Langages, 32ᵉ année, n°129, 1998. Diversité de la (des) science(s) du langage aujourd'hui [Figures modèles et concepts épistémologiques] pp. 52-63. http://www.persee.fr/doc/lgge_0458-726x_1998_num_32_129_2144 Document généré le 08/09/2015 Jean-Jacques FRANCKEL URA 1028 Denis Paillard Université de Paris 7 Aspects de la théorie d'Antoine Culioli Ce texte ne constitue pas une sorte d'abrégé de la théorie d'Antoine Culioli ' , mais propose une lecture orientée visant à expliciter la façon dont certaines de ses lignes de force trouvent à se déployer dans les débats et les programmes qu'elle suscite actuellement 2. Cette théorie peut être présentée sous trois aspects. Elle correspond à une théorie de renonciation, à une théorie du repérage et à une théorie de l'invariance (et de la variation) . 1. Une théorie de renonciation 1.1. La théorie est souvent désignée sous le terme de théorie de l'énoncia- tion. Or ce terme apparaît dans de nombreux autres cadres théoriques et la façon même dont il doit s'entendre ici constitue un premier accès à sa spécificité. Il s 'agit d'une théorie de l'énonciation dans la mesure où elle se donne comme objet l'énoncé lui-même. L'énoncé n'est pas considéré comme le résultat d'un acte de langage individuel, ancré dans un quelconque hic et nunc par un quelconque énonciateur. Il doit s'entendre comme un agencement de formes à partir desquelles les mécanismes énonciatifs qui le constituent comme tel peuvent être analysés, dans le cadre d'un système de représentation formalisable, comme un enchaînement d'opérations dont il est la trace. La justification du terme d'opération tient à l'hypothèse que la valeur référentielle de cet énoncé n'est pas un donné, mais un construit. Cela signifie que les formes agencées qui le matérialisent renvoient moins à des valeurs qu'à des opérations de constitution de la valeur référentielle. Etudier l'énonciation, c'est alors étudier les modalités de constitution de cette valeur. Les mécanismes énonciatifs qui fondent l'objet de l'analyse ne sont donc pas externes à la langue et doivent être distingués des conditions effectives qui président à la production de l'énoncé dans le hic et nunc d'une énonciation singulière. De ce point de vue la théorie de l'énonciation de Culioli n'est à aucun 1. Une bonne partie des concepts et des propositions mentionnés dans cet article font l'objet de définitions, de commentaires et de développements dans une série de textes auxquels l'accès le plus direct est constitué par l'index du recueil d'articles de Antoine Culioli (1990). 2. Cet article s'inspire très largement et parfois très directement des réflexions sur cette théorie développées par Sarah De Vogué dans une série d'articles (cf. bibliographie). Le présent article relève donc d'un fonds collectif et représente dans son contenu, sinon dans sa forme, un travail d'équipe. Il a en particulier bénéficié de la relecture attentive d'Evelyne Saunier et de Sarah De Vogué. 52 titre une théorie pragmatique. Tout agencement de formes est de l'ordre de l'énonciatif, à la différence notamment de ce que pose Benveniste pour qui renonciation est l'acte d'un sujet qui met en jeu ce qu'il appelle l'appareil formel de renonciation. Le sujet énonciateur ne constitue pas une instance préconstituée extérieure à ces opérations, il est au contraire un produit de ces opérations. De fait, il joue un rôle très variable d'un énoncé à l'autre, et surtout il s'inscrit dans des rapports complexes au co-énonciateur qui ne se réduisent pas à ceux du couple locuteur-colocuteur. Les processus de régulation / ajustement mettent en jeu des relations d'altérité à la fois complexes et forma- lisables entre énonciateur et co-énonciateur qui ne se confondent pas avec les relations pragmatiques qui peuvent se nouer entre sujets parlants 3. 1.2. Du fait qu'il ne s'agit pas d'une théorie des sujets énonciateurs, mais d'une théorie des opérations abstraites qu'il revient à l'analyse d'expliciter à partir de l'organisation des formes constitutives de l'énoncé et des contraintes qu'elle manifeste, cette théorie se présente souvent, de façon plus explicite, sous la dénomination de théorie des opérations predicatives et énonciatîves. Celles-ci sont appréhendées par des effets empiriques interprétatifs qui constituent les données à partir desquelles le linguiste peut établir et mettre à l'épreuve des hypothèses et découvrir de nouveaux faits. La notion d'énonciation est indissociable de celle de bonne formation d'un énoncé. Cette notion détermine le type même des données et des faits de langue pris en compte, dont la nature signe la spécificité de la théorie. C'est ainsi que J . -C . Milner (1992) met en avant comme une forme de découverte la formulation par Culioli de l'intuition linguistique selon laquelle la séquence un chien aboie ne constitue pas un énoncé bien formé. Non qu'il ne soit pas grammaticalement correct. Mais il n'apparaît guère possible de trouver des conditions d'énonciation où un tel énoncé puisse apparaître naturellement sous cette forme. Toutefois cette assertion doit être précisée et modulée de deux façons : — La contrainte ne porte que sur cette forme particulière. Celle-ci s'inscrit dans une famille paraphrastique de formes telles que un chien, ça aboie, il y a un chien qui aboie, c'est un chien qui aboie, etc. Chacune de ces séquences correspond à un énoncé bien formé dans des conditions contextuelles déterminées. La forme de la séquence détermine les types de contexte compatibles. Imaginons par exemple la question Quel est ce bruit ? On pourra obtenir une réponse du type C'est un chien qui aboie. En revanche, aucune des autres formes ci-dessus n'apparaîtrait a priori bien formée eu égard à ce contexte particulier, chacune d'elle déterminant un autre type de contexte, chaque contexte déterminant une classe de formes possibles. — Il se trouve que la forme un chien aboie est la forme qui contraint le plus étroitement le type de contexte (littéraire et stylistiquement marqué) avec lequel elle est compatible. C'est en ce sens qu'on peut la dire mal formée. Pour autant, il n'est pas strictement exclu d'en trouver. On peut par exemple imaginer le 3. Sur ce point, trois textes essentiels : Paillard, D. et De Vogué, S. (1986) ; « Representation, referential processes, and regulation. Language activity as form production and recognition », in Culioli, A. (1990), p. 177-213 ; De Vogué, S. (1992a). 53 début d'une devinette. Comme première phrase d'une histoire, il apparaîtrait nécessaire d'ajouter une suite telle que dans le lointain..., ou d'insérer la séquence dans une enumeration (on entend les manifestations de la vie quotidienne du village : les cloches sonnent, un chien aboie), etc. Bref, le fait empirique capital est que la notion de bonne formation ne se donne pas à analyser en tout ou rien, mais en termes de ce que l'on pourrait appeler le « coût énonciatif » pour l'interprétation. La notion de bonne formation ne se réduit pas à ce qui s'apprécie dans d'autres théories en termes d'acceptabilité signalée par des attributions d'astérisque. Il est nécessaire de déterminer d'une part les contextes qui apparaissent largement et nettement attestables pour une forme donnée, d'autre part les ajouts et les modifications qui doivent être apportés à une forme attestable dans un contexte donné pour qu'elle le devienne dans tel ou tel autre 4. Il est classique d'observer que le sens d'une forme donnée (qu'il s'agisse d'une unité ou d'une séquence) dépend de son contexte. Mais un effet majeur de la théorie est que réciproquement, une forme donnée détermine un type de contexte, correspondant à ce qu'on appelle sa valeur référentielle. Ainsi, par exemple Qu'est-ce que c'est et Qu'est-ce que c'est que ça ne déclenchent pas le même type de contextes/scénarios. Qu'est-ce que c'est tend à imposer une forme interrogative plutôt qu'exclamative, ce qui n'est pas le cas de Qu 'est-ce que с 'est que ça, davantage compatible avec les deux intonations. C'est donc la forme même de la séquence qu'est-ce que c'est ? qui déclenche la question (le point d'interrogation est déterminé par la forme bien plutôt qu'il ne la détermine). D'autre part, les contextes ne sont pas les mêmes. Qu'est-ce que с 'est ? tend plutôt à questionner un événement (par exemple un coup frappé à la porte), tandis que Qu'est-ce que c'est que ça peut correspondre à une demande d'identification d'un objet inconnu (forme interrogative) ou à l'expression d'une indignation devant un événement donné. Cette analyse rend indispensable la prise en compte de facteurs prosodiques et intonatifs 5, et la présence éventuelle des « petits mots » (tels que uploads/Philosophie/ culioli-franckel.pdf
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- Publié le Jul 06, 2022
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