1 [Cours Agrégation ; M. FICHANT ; Paris IV ; session 2007-2008] Kant, Critique

1 [Cours Agrégation ; M. FICHANT ; Paris IV ; session 2007-2008] Kant, Critique de la Raison Pure [Indications pour les épreuves :] Il faut pouvoir identifier avec précision la place de n’importe quel extrait dans la structure de l’œuvre, i.e. pouvoir reconnaitre la signification de cet extrait relativement au problème global dont la Critique développe la solution – et déterminer la place de cet extrait dans le dispositif discursif complexe construit par Kant pour établir et justifier cette solution. Cela suppose qu’on ait le plus vite possible disposé d’une vision d’ensemble non pas simplement formelle,1 mais voir comment ces dispositions formelles répondent à la réalisation d’une intention précise et la formulation d’un problème dont la Critique construit la solution. La seconde chose à maîtriser, c’est comprendre la langue de Kant, en dégageant les éléments les plus caractéristiques de son lexique, en puisant à la fois dans les ressources de la langue usuelle de son temps, et dans le vocabulaire disponible, constitué, technique, traditionnel.2 Troisième niveau qu’il faut appréhender : savoir identifier les thèses proprement kantiennes sur un certain nombre de question, pour autant qu’elles sont mises en œuvre dans la justification du discours que développe la Critique de la Raison Pure. Pour réagir à bon escient devant un texte de la Critique de la Raison Pure à expliquer, il faut acquérir une grande familiarité avec l’œuvre, à la fois de son architectonique, de sa visée théorique systématique, et de la manière de penser,3 et de sa langue, qu’il faut savoir manipuler comme Kant la manipule : de façon précise dans un contexte, et mobile d’un contexte à l’autre. Ce qu’il faut savoir sur la matérialité du texte même. La Critique de la Raison Pure a fait l’objet de la part de Kant de 2 éditions principales de son vivant. 1. première édition : 1781. Le dernier ouvrage relevant de la philosophie de Kant remontant à ce moment là à 11 ans : il s’agit de la Dissertation latine, à finalité universitaire, dite improprement Dissertation de 1770 sur les principes du monde sensible et du monde intelligible.4 2. L’ouvrage parait après une longue maturation, et fait l’objet en 1787 d’une seconde édition, qui comporte, jusqu’à la fin de l’ouvrage, des corrections de détail d’écriture, mais, beaucoup plus importantes que ces corrections de détail d’écriture, il y a des interventions beaucoup plus massives de Kant, sous la forme de surpressions, d’ajouts ou de substitutions complètes de tout un pan de textes. Ces corrections sont nombreuses, mais les plus massives portent sur : - la rédaction de l’Introduction d’ensemble de la Critique de la Raison Pure ; - avant l’introduction, il y a l’écriture en 1787 d’une Préface entièrement nouvelle par rapport à la première et célèbre Préface de la première édition ; 1 Vision du plan, tracé formel des divisions de la Critique de la Raison Pure. 2 Vocabulaire issu en particulier de la scolastique ou de la néo-scolastique de la philosophie universitaire allemande du 18è. 3 La Critique est précisément qualifié par Kant comme une « révolution dans la manière de penser ». 4 On parle souvent du « silence de Kant » concernant les années précédant la Critique. 2 - il y a un remplacement total par une rédaction entièrement nouvelle de la section réputée la plus difficile de l’œuvre : la déduction des concepts purs de l’entendement (dans l’Analytique des concepts) ; - et enfin, complète réécriture, dans la Dialectique transcendantal, du chapitre sur les [« Raisonnements dialectiques de la raison pure »].5 On ne peut pas prendre la mesure de ces transformations sans considérer ce que Kant a publié pendant cet intervalle.6 L’importance de ces modifications est variable, mais toujours réelle. - En 1783, il y a la publication des Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science, dont l’intention est de rectifier un certain nombre de contre-offense commis par les 1ers lecteurs de la première édition. - En 1785, il y a les Fondements7 de la métaphysique des mœurs. - 1786 : Premiers principes de la métaphysique de la nature.8 Ces 3 textes permettent de baliser certains éléments de reconnaissance des motifs, des transformations apportées par Kant dans le texte de la seconde édition. Rappelons que si Kant considérait9 que cette Critique serait autosuffisante, qu’elle accomplirait d’elle-même l’intégralité de la tache assignée à une Critique, il a changé d’avis, ce qu’il a conduit à publier une seconde Critique, une Critique de la Raison Pratique, qui ne faisait pas partie de son dessin initial, et enfin en 1790, nouvel élément qui n’était pas non plus programmé au départ, la parution de la Critique de la faculté de juger. Je ne veux pas rentrer dans la discussion du sens disputé des plus importants correctifs apportés par Kant au texte de la seconde édition. La mise au point est donnée sur ce point dans l’introduction d’Alain Renaut. Ce problème a été ouvert en particulier par l’interprétation présentée par Heidegger en 29 dans Kant et le problème de la métaphysique, avec en particulier la thèse du « recul de Kant » dans la seconde édition, recul devant la radicalité de la découverte de la fonction de l’imagination transcendantale. La traduction qui a été choisie résout, comme toutes les traductions antécédentes, un problème éditorial, qui est de savoir comment la matérialité des pages imprimées… comment présenter l’un par rapport à l’autre les textes des 2 éditions. L’édition de la Pléiade fait le choix de donner la primauté au texte de la seconde édition en renvoyant en fin de volume les textes différents de la première édition ; d’autres traductions font le choix10 d’une reproduction des textes divergents de la première et de la seconde édition par une coupure en deux hauts de page/bas de page. Alain Renaut a choisi de donner à leur place dans le texte, et successivement, le texte de la première, puis de la seconde édition, lorsqu’il s’agit d’importantes substitutions – de façon à refuser d’accorder un privilège à l’un ou l’autre des deux textes, et pour les présenter « à armes égales ». Il faut jouer le jeu, i.e. traduire nous aussi les textes de la première et de la seconde édition, quand ils comportent des divergences importantes, à armes égales, ce qui nécessite un minimum de comparaison entre les deux versions, et mesurer la portée et le sens de leurs différences. [L’origine de la singularité de la Critique de la Raison Pure : simplicité du projet et complexité de sa réalisation]. Quoiqu’il en soit de ces différences, il faut cependant dire tout de suite un point qui me parait important et qui doit guider toute lecture de cet ouvrage monumental, c’est que de toute évidence aux yeux de Kant lui-même, il s’agissait dans la seconde édition d’une amélioration, d’une meilleure élucidation pour mieux se faire comprendre et éviter un certain nombre de méprises ou 5 Il s’agit du chapitre sur la psychologie rationnelle, jusqu’à la fin du paralogisme de la raison pure, donc à la moitié du texte. 6 Entre 1781 et 1786. 7 C’est la traduction Delbos ; ou la « Fondation », selon la traduction d’Alain Renaut. 8 Ils sont annoncés à la fin de la Préface de la première édition de la Critique de la Raison Pure. 9 En tout cas en 1781. 10 C’est le modèle suivi par l’édition classique allemande. 3 d’incompréhensions dont la première édition aurait été victime. Ces améliorations ne peuvent pas être perçues comme affectant l’unité et la singularité de cette œuvre, qui après la Métaphysique d’Aristote, est peut être la plus grande de la φ occidentale [...]. La singularité de cette œuvre, semble-t-il, tient à la rencontre de deux éléments indissociables : 1. d’abord : l’extrême simplicité du projet, de l’intention dans sa formule originelle ; 2. et corrélativement, la complexité tout aussi extrême, et parfois ardue, de la réalisation de ce projet et de cette intention dans l’écriture de l’œuvre. [1. Simplicité du projet]. La simplicité tient à un constat qui exprime une certaine audace, et avec ce constat dont l’audace n’est pas moindre : Il n’existe pas encore de métaphysique, malgré tout ce qui supporte cette dénomination.11 Cf. Préface de la première édition : Kant indique qu’on appelle « métaphysique » la reine des sciences, en réalité, cette domination de la métaphysique sur le règne des sciences, parce qu’elle n’existait pas au rang de science qui seule l’aurait légitimé à cette prétention de domination sur l’ensemble des autres savoir. De là, la décision de Kant est simple et spectaculaire : les conditions historiques sont [...] de fonder une métaphysique qui « pourra se présenter comme science », et présentera un dépôt assuré. Kant estimera être effectivement parvenu à ce résultat. Ceci est annoncé dès la Préface de la première édition : vous y trouvez, à son deuxième alinéa, la caractérisation de la métaphysique dans ce que Kant considère comme le constat qui s’impose à tout observateur contemporain : la métaphysique est un kampfplatz, un champ de bataille, sur lequel rien de solide uploads/Philosophie/ curso-de-michel-fichant-sobre-a-crp-de-kant.pdf

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