Avant-propos Le contenu et la manière de cet ouvrage méritent quelques mots. Le
Avant-propos Le contenu et la manière de cet ouvrage méritent quelques mots. Le titre, La connaissance de la vie aujourd’hui, résonne avec celui de la collection de textes publiée par Georges Canguilhem en 1952 sous le titre La connaissance de la vie1. Ce livre aux dimensions limitées, que je considère comme le chef d’œuvre de Canguilhem, a silencieusement, mais obstinément constitué tout au long de ma carrière un modèle exemplaire pour ma pensée. Plus ou moins consciemment, j’ai cherché à l’imiter. Comme toute copie, la mienne a sans doute été infidèle et s’est écartée à de nombreux égards du paradigme, par ses thèmes, par l’espace intellectuel et par les normes qui l’ont encadrée, mais sans doute pas par la méthode, fondée sur la conviction qu’en philo- sophie des sciences, la profondeur temporelle et la profondeur intellectuelle vont de pair. J’ai eu la chance de suivre un cours de Georges Canguilhem tout à la fin de sa carrière, mais je n’ai pas été son élève au sens universitaire habituel : il n’a pas dirigé ma thèse. Il a sûrement facilité ma propre carrière, ce dont je ne peux que lui être reconnaissant, mais ma gratitude va d’abord à l’exemple intellectuel, dont je porte au fond de moi-même la trace indélébile. En ce sens, ce fut mon seul « maître ». Comme la Connaissance de la vie, le présent ouvrage est celui d’un philosophe qui s’est laissé fasciner par les sciences biologiques et médicales et y a trouvé occasion de méditer. L’ensemble de mes travaux s’est développé au sein d’un triangle dont la philosophie, les sciences (notamment la biologie) et l’histoire des sciences con- stituent les sommets. Peut-être davantage que mon maître, j’ai voisiné avec la science contemporaine ; davantage que lui aussi, j’ai pratiqué une histoire des sciences « professionnelle », avec ce que cela représente de travail sur archives, écrites et orales ; davantage que lui enfin je me suis ouvert à la philosophie des sciences inter- nationale. J’espère ne pas avoir pour autant été moins philosophe que mon maître, mais ce n’est pas à moi d’en juger. Je l’ai été de manière plus spécifiée, je veux dire 1. G. Canguilhem, La connaissance de la vie, Paris, Hachette, 1952. 2 La connaissance de la vie aujourd’hui plus ancrée dans un espace scientifique particulier, et moins habité par la philosophie générale et l’histoire de la philosophie. La biologie évolutive contemporaine, la géné- tique, les méthodes quantitatives (notamment probabilistes et statistiques) ont mobilisé mon attention, d’un point de vue principalement théorique, mais en m’aventurant parfois aussi sur le terrain pratique. Comme La connaissance de la vie, ce livre est de nature kaléidoscopique. On n’y cherchera point une forte thèse canalisant l’ensemble. On y trouvera plutôt une méthode à l’œuvre, à l’occasion d’un certain nombre de questions touchant la biologie et son histoire. Peu de sciences, sinon aucune, ont connu un tel renouvellement depuis un siècle. À la différence de l’ouvrage de Canguilhem, cependant, je n’ai pas rassemblé des textes par ailleurs publiés. J’ai répondu aux sollicitations d’un jeune philosophe dans le cadre d’un « entretien ». Ceci m’amène à préciser la manière propre de ce livre, indissociable de sa genèse. En 2010, Victor Petit, philosophe qui venait de terminer une thèse de philosophie dressant un panorama à grande échelle de l’histoire du concept de milieu, est venu me proposer de réaliser un livre d’entretiens. Nous ne nous connaissions pas. Nous avons enregistré pendant des semaines et des mois, en fait durant trois ans, selon un canevas conçu par mon interlocuteur. Je me suis donné pour règle de ne jamais contester ni la structure d’ensemble ni les questions qui m’étaient adressées. Ce livre est donc autant le reflet de la perception de mon œuvre par Victor Petit que de celle que j’en ai. Victor Petit a de fait identifié des questions capitales dans mes travaux, non seulement des questions que j’ai effectivement traitées, mais aussi des choix que j’ai faits sans pour autant les avoir toujours explicitement formulés et justifiés. Ces entretiens ont donc constitué l’occasion d’un véritable et parfois difficile examen de conscience. Par ailleurs, Victor Petit m’a aussi adressé des questions qui lui semblaient à juste titre essentielles pour un philosophe de la biologie, mais auxquelles je ne pouvais répondre simplement en mobilisant tel ou tel aspect de mes travaux. Je n’ai pas refusé l’exercice, conscient cependant de m’aventurer quelques fois sur des terrains auxquels ni mes compétences ni mes engagements ne m’avaient préparé. Ceci explique en partie la lenteur de la maturation du livre. Mais c’est une autre circonstance, toute personnelle, qui a différé l’achèvement d’un ouvrage qui a pris des proportions imprévues. Mon interlocuteur a soigneusement transcrit mes réponses orales. À mesure qu’il le faisait, je fus pris d’un vertige. Tandis que Victor Petit se réjouissait de mes réponses et me pressait toujours davantage sur certaines questions pour lesquelles il attendait des réponses plus engagées, je me sentais horrifié par ce que j’avais dit et par la manière dont je l’avais dit. C’est sans doute là une expérience commune dans ce genre d’aventure éditoriale. J’ai donc traîné, toujours insatisfait des petites retouches de style que j’apportais çà et là. Puis, quelques Avant-propos 3 mois avant la publication du livre, j’ai cerné, me semble-t-il, la raison de mon in- hibition face à une entreprise a priori gratifiante. Comme je l’ai dit à Victor Petit fin 2016, j’ai à un certain moment eu l’impression qu’au fond, en dépit de mon tem- pérament introverti, je n’avais guère d’intérêt pour moi-même. C’était là une formule sans doute exagérée, peut-être le fruit des remaniements que mon caractère a pu connaître lorsque j’ai su que j’étais atteint de l’une de ces maladies qu’on appelle « fatales ». Quoi qu’il en soit, ce constat mental, associé au sentiment d’urgence résultant du fait que j’avais fait tant attendre mon partenaire généreux et précaire, et aussi – faut-il le dire – d’une conscience inédite de l’échéance fatale, m’a conduit à me donner corps et âme à cet entretien. Victor Petit et moi-même sommes convenus d’une règle simple : sans toucher au canevas, je reprenais et développais mes réponses au rythme et dans le style qui me conviendraient. J’ai donc tout repris, en préservant toute la fraîcheur possible à mes réponses, mais en faisant ce que je crois savoir faire, par métier : expliciter, argumenter, documenter. Je suis conscient que Victor en a quelque peu souffert, lui qui souhaitait demeure proche des ellipses, des incertitudes, des excès aussi, de l’échange oral. Mais je me suis dit que n’étant pas une personnalité politique ou culturelle, ce n’était pas approprié. Je suis un professeur et un ouvrier du concept. Mes états d’âme, mes écarts, mes excès et faiblesses de langage n’ont d’intérêt pour personne. Pour un homme d’action, politique ou artiste, les conditions concrètes dans lesquelles il passe à l’acte sont du plus haut intérêt. Ses réactions « à chaud » sont révélatrices de l’homme d’action, et sont légitimement traquées et analysées par les médias. Une telle spontanéité m’a semblé ne pas avoir grand intérêt en ce qui me concerne. Victor Petit en a tiré ce qu’il a pu, et de fait beaucoup. Mais j’ai préféré, in fine, m’effacer autant que possible. J’ai préféré, au moins dans les chapitres touchant au fond (chap. 3 à 6), détacher les pensées de leur auteur autant qu’il était raisonnable dans le contexte d’un entretien. Le travail avec Victor Petit, car c’en fut un, m’a beaucoup appris. Ce fut un vrai commerce intellectuel, délicieux de courtoisie, mais exigeant sur le fond, tant dans les questions que dans mes réponses. C’est pourquoi cet entretien, qui aurait dû paraître il y a six ou sept ans dans la foulée de l’échange oral, est devenu au fil du temps un véritable livre. Je me suis efforcé d’y clarifier mes engagements intellectuels, d’exposer aussi simplement que possible des conceptions parfois difficiles, d’un point de vue philosophique ou scientifique, et de répondre aussi à des questions insolites. Ce gros volume d’échanges pourrait être pris comme une préface à l’ensemble de mes travaux, mais je n’imagine pas un instant qu’un éditeur accepterait une telle « préface ». Au demeurant, c’est moins qu’une préface et davantage qu’une préface : – moins, car l’entretien ne prétend pas à l’exhaustivité ; – davantage, car il va souvent au-delà de ce que j’ai antérieurement écrit, et aussi parce que c’est un texte à deux voix. Au cours de ma carrière, j’ai écrit plus d’une quarantaine de préfaces, et il m’est arrivé de songer à écrire un livre sur « l’art d’écrire des préfaces ». Il est évident que ce 4 La connaissance de la vie aujourd’hui livre n’est pas une préface ; c’est plutôt un post factum rédigé en toute liberté rela- tivement au factum. Les chapitres composant l’ouvrage peuvent être lus indépendamment les uns des autres. Comme je l’ai dit, il ne s’agit pas de défendre une idée, mais de montrer une méthode à l’œuvre. Les deux premiers chapitres ont un tour très personnel. uploads/Philosophie/ la-connaissance-de-la-vie-aujourd-x27-hui-jean-gayon.pdf
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- Publié le Jul 22, 2021
- Catégorie Philosophy / Philo...
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