1 THÉOLOGIE ÉTUDES PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION DE LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE S. J.
1 THÉOLOGIE ÉTUDES PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION DE LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE S. J. DE LYON-FOURVIÈRE 53 JEAN-LOUIS SEGUNDO BERDIAEFF UNE RÉFLEXION CHRÉTIENNE SUR LA PERSONNE Ouvrage publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique AUBIER Nihil obstat Imprimi Potest: Lutetiae Parisiorum, die 14 Januarii 1963 Philippe DURAND VIEL, S. J. Praep. Provinc. Paris IMPRIMATUR: die 22 Februarii 1963 J. HOTTOT Vic gen. Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. © 1963, Éditions Montaigne 2 ABRÉVIATIONS EMPLOYÉES pour désigner les œuvres de N. Berdiaeff. AS Au seuil de la nouvelle époque. CME Cinq méditations sur l'existence. CRS Christianisme et réalité sociale. DDC De la dignité du christianisme et de l'indignité des chrétiens. DDH De la destination de l’homme. DE Dialectique existentielle du divin et de l’humain. DH Destin de l’homme dans le monde actuel. EAS Essai d’autobiographie spirituelle. EB De l'esprit bourgeois. ED L'Esprit de Dostoïevski. EL Esprit et liberté. ELH De l’esclavage et de la liberté de l’homme. EME Essai de métaphysique eschatologique. ER Esprit et réalité. HM L’Homme et la machine. JB Mysterium Magnum de Jacob Boehme, traduit par N. Berdiaeff avec Deux études sur Jacob Boehme. NMA Un nouveau Moyen âge. OO L'Orient et l'Occident. PC Problèmes du communisme. RERC Royaume de l’esprit et royaume de César. SC Le Sens de la création. SSCR Les Sources et le sens du communisme russe. VR Vérité et révélation. N. B. — Dans les citations des œuvres de Berdiaeff, les passages ou les mots en italique ont été soulignés par nous. Quant au nom de Berdiaeff, nous avons unifié les différentes façons de l’écrire, en préférant celle dont il se servait pour signer son nom en français. 3 INTRODUCTION Nicolas Berdiaeff n’est certes pas inconnu des milieux intellectuels français. D’aucuns s’étonneront de le voir min sur le même plan que des philosophes tels que Heidegger, Jaspers, Gabriel Marcel ou Sartre. Mais on est habitué à entendre son nom suivre des énoncés sur le vieillissement des institutions et sur le conformisme de la vie sociale. Il partage en cela avec Péguy un sort peut-être trop injuste. On a fait de Berdiaeff ce cher vieil ami un peu original, un peu hétérodoxe, dont on cite volontiers les énormités. D’autant plus volontiers d’ailleurs que ces énormités doivent être dites, mais qu'il eut dangereux ou malséant d’en prendre la responsabilité... C’est ainsi qu’est devenu lentement familier un public cultivé ce batailleur inlassable et toujours un peu isolé, ce pourfendeur de toutes les hypocrisies et de toutes les routines, cet ennemi de toutes les autorités constituées. Un mépris certain pour le « genre littéraire » propre à la philosophie occidentale, l’usage d’un vocabulaire ésotérique tiré des théologien hérétiques anciennes et même de la cabale, un style « aphoristique » manquant de continuité logique, mais revenant inlassablement sur certaines idées mises en relief et exprimées de façon paradoxale, tout cela a sûrement contribué à ce qu’on ignore le véritable philosophe que fut Berdiaeff. Et c’est à réparer, dans une certaine mesure, celle ignorance imméritée, croyons- nous, que nous consacrons cet essai. Mais eu raison même des difficultés que nous venons de souligner, nous jugeons utile de faire précéder l’étude de la pensée de Berdiaeff d'une longue introduction, afin d’alléger d’explications et de redites les deux parties essentielles de notre travail. Que le lecteur se rassure pourtant: s’il omet cette entrée en matière, à condition toutefois qu’il soit familiarisé avec le style et les sources de Berdiaeff, rien d’essentiel ne lui manquera pour suivre notre développement. I LE POINT DE DÉPART D’UNE PHILOSOPHIE Il y a une notion dont il faut absolument tenir compte si l’on veut esquisser le processus philosophique de N. Berdiaeff: celle de philosophie prophétique. « Ce n’est pas sans raison — nous dit-il dans ses Cinq méditations sur l'existence — qu’on a proposé de diviser la philosophie en scientifique et prophétique1. » Et personne ne saurait douter que ce soit le second adjectif qui correspond à celle de Berdiaeff. Il le dit d’ailleurs lui-même à plusieurs reprises. Pour pouvoir appliquer à une philosophie la qualification de « prophétique » nous devons dégager celle-ci de plusieurs éléments qui l’accompagnent habituellement. D’abord, de celui qui fait du prophète un voyant de l’avenir. En effet, si la prédiction de ce qui allait arriver, de ce qui était écrit dans le destin, constituait une des missions des anciens prophètes, elle ne les spécifiait pas. Elle n’était au fond qu’une simple conséquence du fait essentiel que le prophète était l’interprète de la divinité dans ses jugements sur le monde des hommes. Nous devons cependant faire aussi abstraction de cet élément essentiel afin de pouvoir appliquer cette notion à la philosophie qui, en tant que telle, ne se prétend pas l’interprète de qui que ce soit. 1 CME, 14. 4 Que reste-t-il donc du prophétisme, qui soit applicable à une philosophie ? Deux choses, à notre avis: l’opposition active au monde donné, et une force intérieure venant d’une expérience spirituelle et qui cherche à s’exprimer à travers le langage et les systèmes de pensée. Je pense — écrit Berdiaeff — que c’est la désaffection envers ce qui nous environne, le dégoût de la vie empirique, qui engendre l’amour de la métaphysique2. Ce dernier mot, comme nous le verrons plus tard, ne doit pas être compris comme une échappatoire vers un monde qui est au-delà — méta — de la réalité empirique, mais comme l’appel à des forces capables de la transformer. Mais quel est ce point de départ de la pensée « prophétique » de Berdiaeff? Quelle est, concrètement, cette opposition au monde qui est à l’origine de son « chemin philosophique », de ce qu’il appellera plus tard « les contradictions de ma pensée »3 ? Il nous répond dans son livre De l’esclavage et de la liberté de l’homme: Je découvre en moi, comme point de départ initial, une révolte contre le donné du monde, le refus d’accepter une objectivité quelconque, considérée comme un asservissement de l'homme, une opposition de la liberté de l’esprit à la nécessité du monde, à la violence et au conformisme. Je signale ce fait, non à titre autobiographique, mais comme un fait de connaissance philosophique, comme une indication du chemin philosophique que j’ai suivi4. Voilà donc la naissance de la vocation prophétique qui sera à la base de toute l’œuvre de Berdiaeff. Mais efforçons-nous de la déterminer mieux. Quel aspect concret du monde vise l’opposition de Berdiaeff? Notre texte même nous fournit déjà quelques précisions. Laissons à l’écart pour le moment le terme d’« objectivité » qui répond à tout un système de pensée. Reste l’opposition fondamentale entre monde et nécessité, d’une part, et esprit et liberté, de l’autre. Le monde est étranger à l’esprit, soumis à la nécessité et, à son tour, il soumet l’homme au même esclavage. Contre cette nécessité primordiale qui par le monde (nécessité et nécessitant) envahit l’homme, Berdiaeff prend définitivement position. Toute sa pensée ne sera désormais, malgré les nuances apportées à l’estimation de la « chair » du monde, qu’une tentative inlassable pour dégager l’homme de cet esclavage. L’esprit de liberté est inné en moi — écrit-il dans son Autobiographie ; — par mes sources et mon pathos, je suis un émancipateur. Au monde extérieur j’oppose mon monde intérieur5. Et un peu plus loin: C’est la liberté qui fut mon problème à moi. Je ne pouvais concevoir la « chair » (le monde) ni comme pécheresse ni comme sacrée, mais ma pensée posait la question: la chair est-elle la négation de la liberté, est-elle, oui ou non, la violence ? Mon amour primordial et précoce de la philosophie et de la métaphysique s’alliait à ma répulsion de la quotidienneté contraignante et laide6. Encore faut-il nous rapprocher davantage de l’expérience concrète dont les formules précédentes ne sont qu’une expression passablement abstraite. Deux choses nous y aideront: les références de Berdiaeff aux lectures qui ont influencé le plus profondément son esprit, et sa façon de concevoir, ou plutôt de ressentir, l’opposition Orient- Occident. Peut-être est-ce à cela qu’il pense dans la phrase citée plus haut: « ... mes sources et mon pathos... » Lorsque Berdiaeff parle des auteurs qui ont, en quelque sorte, façonné sa vie intellectuelle, il en fait toujours une espèce de partage en deux colonnes qui répondent à 2 CME, 15. 3 ELH ; 5. 4 ELH, 8. Cf. EAS, 34 5 EAS, 34. 6 EAS, 40 5 deux sortes de rencontres spirituelles. Il y a les auteurs qui ont fourni un système à sa pensée philosophique, mais il y a aussi les sources plus profondes, celles qui l’ont rendu philosophe. La liste de ces derniers auteurs n’est pas toujours la même. Trois noms cependant n’y manquent jamais: Dostoïevski, Kierkegaard et Nietzsche. Berdiaeff nous parle en ces termes dans un cours professé à l’Université de Moscou après la Révolution, l’année qui précéda son exil, sur l’influence que Dostoïevski a eue sur lui: Dostoïevski a joué dans ma vie spirituelle un rôle décisif... Il a exalté, transporté mon âme plus uploads/Philosophie/ segundo-juan-luis-berdiaeff-une-reflexion-chretienne-sur-la-personne-introduction-1963-fr.pdf
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- Publié le Nov 01, 2021
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