VIE BONNE OU VIE REUSSIE ? Texte de la conférence du 27 mars 2010 Illustrations
VIE BONNE OU VIE REUSSIE ? Texte de la conférence du 27 mars 2010 Illustrations choisies par Sylvie Prevost, agrégée de Lettres, professeur au Lycée Majorelle à Toul. Dissipons d’abord l’équivoque que la langue française entretient au sujet du mot « vie ». C’est de la vie proprement humaine que je vais vous entretenir aujourd’hui et pas de la vie « nue », autrement dit de la vie envisagée sous le seul plan de ses conditions matérielles, en tant que manifestation purement biologique. Les anciens grecs disposaient à ce propos de deux termes là où nous n’en avons qu’un : « zoé »et « bios », le premier terme renvoyant à la vie telle que l’homme la partage avec tous les autres vivants alors que le second, réservé au vivant humain, désignait la valeur qu’il accorde à la vie selon l’usage qu’il fait de ces conditions. L’animal en effet n’a pas à vivre autrement qu’il ne vit. L’homme, lui, ne se contente pas de vivre passivement, il a le souci de transformer sa vie en une vie digne d’être vécue. C’est d’une telle vie dont il est question dans l’alternative qui nous est proposée. Une vie qualifiée de « bonne » ou de « réussie », c’est dans les deux cas une vie qui vaut le coup, une vie enviable, désirable, préférable à une vie « mauvaise » ou une vie « ratée », qualificatifs toujours péjoratifs. Cependant l’alternative (ou) nous avertit d’emblée que les deux expressions ne sont pas synonymes, que la vie bonne, dans son contenu et dans ses normes, ne s’identifie pas à la vie réussie. Bel Ami, une vie réussie ? Pauline, héroïne de La Joie de vivre : une vie bonne. Commençons par la vie bonne. L’expression « vie bonne » est elle-même remarquable puisqu’elle est la traduction littérale d’une expression grecque eu zein le « bien-vivre ». Dans le contexte grec la vie bonne s’incarnait dans l’idéal transcendant de sagesse, état d’excellence et de perfection à la fois morale et intellectuelle. La vie bonne d’abord était inséparable d’une visée éthique en tant que c’était une vie orientée vers le bien. Ainsi Socrate est-il demeuré comme le paradigme de l’homme juste, « entre tous ceux de son temps qu’il nous soit donné de connaître, il fut le meilleur et en outre le plus sage et le plus juste » dit de lui un de ses disciples dans le très beau Phédon de Platon. Lorsque son ami Criton vient le trouver dans sa prison pour lui annoncer que tout est prêt pour son évasion, Socrate lui fait observer que « ce dont il faut faire le plus de cas, ce n’est pas de vivre, mais de vivre bien » (Criton, 48b), c’est-à-dire de vivre « de façon belle et juste ». Quant à Platon, il consacrera son grand dialogue La République à la justice, son projet étant de montrer que la vie la plus juste est aussi la vie la plus heureuse. Pour Platon en effet, comme pour la plupart des Grecs, la justice n’était pas seulement une vertu, mais la vertu par excellence, la valeur suprême. Vivre selon la justice, c’était se conformer à l’ordre naturel. Car la justice était d’abord et avant tout l’essence du cosmos (l’univers, le réel dans sa totalité). C’est précisément en cela que le monde était pour les Grecs un cosmos : le terme renvoie en effet à l’idée de tout ordonné, d’ensemble harmonieux, d’arrangement, à la fois beau et juste. C’est alors dans l’imitation du cosmos que l’homme devait puiser une représentation de la vie bonne. Dans une première étape, il s’agissait d’apprendre à connaître cet ordre du monde, puis, dans une seconde, de prendre modèle sur lui en établissant à l’intérieur de sa vie un ordre qui soit le reflet de cet ordre extérieur. C’est pourquoi le mode de vie philosophique était considéré comme le plus haut, parce que le philosophe possédait le savoir d’un tel ordre. Une problématique traditionnelle dans la Grèce antique était celle de ce qu’on appelait les « genres de vie », types de vie qui étaient hiérarchisés en fonction de leur valeur. Au-delà de la vie selon la richesse, au-delà également de la vie selon les honneurs, symbolisée par la vie politique, se situait la vie de contemplation, c’est-à-dire la vie vouée à l’exercice de la pensée, celle qu’Aristote nommait la vie théorétique. Il s’agissait là du type de vie qui rapprochait le plus la vie de l’homme de celle des dieux : ainsi l’exercice de la contemplation du cosmos que le Sage s’efforçait d’embrasser tout entier par la pensée lui apportait au plus haut point la sérénité dans cette vie. S’interrogeant sur le destin d’un tel idéal, Luc Ferry dans « Qu’est-ce qu’une vie réussie ?» constate que son horizon s’est peu à peu estompé. Selon lui, l’antique interrogation sur la vie bonne s’est trouvée supplantée par un autre idéal de vie, que les sociétés contemporaines nous invitent à penser sur le mode de la « réussite ». Celle-ci est devenue l’horizon ultime de nos pensées et de nos aspirations. On nous la présente comme un modèle de vie. « In/out, en hausse/en baisse, en forme/en panne, winner/ loser : tout concourt aujourd’hui à faire du succès en tant que tel, et quel que soit le domaine de référence envisagé, un idéal absolu. Sports, arts, sciences, politique, entreprise, amours, tout y passe, sans distinction de rang, ni hiérarchie de valeur. » Il s’agit de cultiver la performance pour la performance, le succès pour le succès. Peu importe le domaine et la valeur de ce domaine, l’objet de la réussite est accessoire par rapport au fait même de réussir. Selon Luc Ferry – qui cite ici Heidegger – c’est l’avènement du monde de la technique qui constitue la cause majeure d’une telle mutation. Il ne faut pas entendre ici le terme au sens de technologie (ensemble d’outils, d’appareils, d’instruments) mais en tant que mentalité, type de rapport que l’homme moderne entretient avec le monde qui l’entoure. Dans l’univers de la technique triomphe la seule raison instrumentale : la considération des moyens s’est entièrement substituée à celle des fins. Seule compte la considération des moyens en tant que tels, quels que soient les objectifs envisagés (c’est le cas de l’économie libérale mondialisée soumise au principe du développement pour le développement). Le mots d’ordre y sont rendement, efficacité, performance. C’est également le constat du sociologue Alain Ehrenberg dans plusieurs de ses ouvrages : la société française à partir des années 80 s’est convertie au culte de la performance. C’est le nouveau credo de notre monde postmoderne, qui accède même au statut de mythologie. Place aux gagneurs, aux battants, aux leaders ! Notre imaginaire collectif se voit envahi par ces figures conquérantes que sont les héros de l’économie, les champions sportifs, les aventuriers… ces héros nous disent que tout est possible pour qui a la volonté de gagner. Partout on valorise la prise de risques, l’exploit, la prouesse, le record, les défis permanents. Le monde de l’entreprise constitue sans doute le fer de lance de ce discours de la compétition généralisée. Il s’agit d’insuffler chez les salariés - et ce à tous les niveaux - la rage de vaincre, l’esprit de challenge et d’user de toutes les stratégies possibles pour y parvenir. Mais ce n’est pas seulement dans son travail, mais aussi dans ses loisirs ou dans sa vie affective, que chacun doit se hausser au niveau de l’homme compétitif qu’on exige de lui de devenir. Même le domaine de l’érotisme, constate avec humour Pascal Bruckner dans son dernier ouvrage Le paradoxe amoureux, se voit soumis à l’obligation de résultat. « L’érotisme contemporain se place tout entier sous le joug d’une morale de la prouesse. » Il faut y « assurer », sous peine d’être « rejeté ». C’est le caractère égalitaire de la culture moderne, souligne Alain Ehrenberg, qui est à l’origine d’une telle mythologie de la concurrence. Dans les sociétés anciennes, les hiérarchies étaient inscrites en quelque sorte dans la nature des choses, la place de chacun fixée d’avance dans l’ordre du monde, ordre que nul ne cherchait à contester. Dès lors que, après avoir aboli les privilèges de naissance, on affirme, comme le font nos démocraties modernes, l’égalité fondamentale des hommes entre eux, cela signifie que tous peuvent a priori entrer en compétition avec tous. Tout homme peut, en droit, devenir « quelqu’un » et accéder à toutes les positions de la société, quels que soient son sexe, sa race, sa classe d’origine. C’est ce qui explique que se soit imposé le modèle de la juste concurrence. Celui qui l’emportera sera forcément le meilleur parce qu’il en aura fait la preuve en se mesurant à tous ses adversaires, dont il aura triomphé par son travail, ses qualités ou ses mérites personnels. C’est pourquoi la compétition sportive – prenant la place qu’occupait jusque là l’école républicaine - est devenue un référent majeur, parce qu’elle est le spectacle même d’un tel idéal égalitaire. « Nous uploads/Philosophie/ vie-bonne-ou-vie.pdf
Documents similaires










-
50
-
0
-
0
Licence et utilisation
Gratuit pour un usage personnel Attribution requise- Détails
- Publié le Sep 21, 2022
- Catégorie Philosophy / Philo...
- Langue French
- Taille du fichier 0.3879MB