1 WITTGENSTEIN, LECTEUR DE FREUD UNE TENTATIVE DE REEVALUATION – ELISE MARROU –
1 WITTGENSTEIN, LECTEUR DE FREUD UNE TENTATIVE DE REEVALUATION – ELISE MARROU – LE 10/10/11- EPHEP « Un phénomène originel (Urphänomen) est par exemple ce que Freud a cru déceler dans les simples rêves de désir. Le phénomène originel est une idée préconçue qui prend possession de nous. » Remarques sur les couleurs, §230 J’avais abordé brièvement le samedi 1er octobre le dossier « Wittgenstein, lecteur de Freud ». Et c’est des pistes que j’avais esquissées il y a dix jours que je voudrais repartir aujourd’hui pour pouvoir vous proposer une réévaluation plus précise et plus approfondie des Conversations sur Freud et par là, des enjeux de la critique que Wittgenstein lui adresse. Tout d’abord un mot concernant l’esprit général dans lequel j’aborderai ce croisement : j’avais insisté lors de la séance précédente sur l’idée que Wittgenstein ne réagissait pas à une théorie, à la première topique telle que Freud l’a fixée, mais à une pratique en cours d’élaboration et dont le statut était encore en train de se définir et de s’affermir. Cela nous permet déjà de déjouer une certaine compréhension de cette « lecture1 », de préciser d’emblée quel lecteur de Freud Wittgenstein ne sera pas. En effet, la réaction à vif de Wittgenstein au projet freudien n’a rien d’une exégèse, elle n’a rien non plus d’une dispute ou d’une controverse. Elle ne s’apparente pas à une réaction en extériorité, depuis laquelle Wittgenstein énoncerait ses critiques sur un sol qui n’est pas le sien et lui serait étranger. Non, à différents égards, et ces égards nous importent au plus haut point ici, Wittgenstein réagit à la rupture aussi profonde que radicale qu’instaure la pratique freudienne tout à la fois comme à un événement qu’il rend familier et même intime en se l’appropriant, et comme l’expression la plus banale de l’esprit scientiste de son temps qu’il met à distance et qu’il rejette au plus loin de lui. Wittgenstein ne lit donc pas Freud sagement, fidèlement, ou encore en appliquant un quelconque principe de charité. Non, il est un lecteur méfiant, soupçonneux, qui fait violence à ce qu’il lit, de ces lecteurs qui, en raison même de la torsion qu’ils imposent au texte initial, lui donnent une nouvelle vie, le font renaître autrement, en découvrent tout à la fois de nouvelles dimensions et de nouvelles aspérités. Cette torsion est sans doute à lire à deux niveaux qui ne sont nullement exclusifs l’un de l’autre : 1. Le premier est celui de la critique elle-même, je vous l’avais exposé la dernière fois à partir de deux versants, le 1er était celui de la réduction de la scientificité de la pratique analytique aux critères des sciences de la nature, de la physique, et le 2nd celui de la séduction exercée par la nouvelle mythologie qu’invente Freud. Je reviendrai sur ces deux volets de la critique dans un premier temps. 1 « Wittgenstein ne fait pas que lire Freud et le soumettre à l’examen critique : il le met en acte dans sa propre pensée et se met en acte grâce à la pensée-Freud. Freud dans une lettre à Eitington du 22 avril 1928, « les philosophes croient sans doute qu’ils contribueront par de telles études au développement de la pensée humaine, mais il y a un problème psychologique ou même psychopathologique derrière chacune d’elles. » (Paul-Laurent Assoun, Wittgenstein et Freud, p.7) 2 2. L’approfondissement de ce premier niveau de la critique – le plus célèbre, le mieux connu mais aussi sans doute le plus superficiel – nous permettra de mieux cerner l’ambivalence littérale du jugement que Wittgenstein porte sur la méthode freudienne et de mesurer ainsi ce qu’il retient du modèle freudien à titre heuristique pour jeter les bases d’une méthode radicalement nouvelle en philosophie. 3. Je tenterai enfin de rendre compte de cette filiation de Freud à Wittgenstein en revenant sur le caractère esthétique et conceptuel que Wittgenstein confère aux explications freudiennes. Alors que le qualificatif d’esthétique a été souvent reçu comme partie prenante de sa critique, nous montrerons au contraire qu’il est ce qui « captive2 » Wittgenstein dans la démarche freudienne et l’apparente à la sienne. Nous verrons également que esthétique et conceptuel ne sont nullement contradictoires ici. Avant de dérouler ce programme, quelques informations préliminaires, en guise de rappel, pour préciser la nature de la critique de Wittgenstein : a) quelle critique ? Cette critique n’a rien de suivi ou de systématique. Ne pas la prendre pour ce qu’elle n’est pas : elle est issue de remarques circonstantielles. Ne pas l’unifier ou la systématiser et distinguer réaction d’humeur et niveau proprement critique, et au sein de la critique elle-même, une pluralité de visées. La théorie freudienne n’est pas un objet d’enquête que Wittgenstein se serait proposé de traiter, c’est l’objet de cours et de conversations. Il en discute de façon suivie avec l’un de ses étudiants, Rush Rhees ; il en parle à ses étudiants dans ses cours du début des années trente à Cambridge et dans le Cahier bleu. Il en parle surtout à lui-même, s’il est vrai qu’à l’en croire, je cite les Remarques mêlées : « Ce que j’écris est presque toujours un dialogue avec moi-même. Des choses que je me dis entre quatre yeux. » (Remarques Mêlées, p.97) b) de quel Freud s’agit-il ? Wittgenstein lit Freud pour la première fois en 1919, et confie à quel point cette première lecture l’a impressionné : « Voilà enfin un psychologue, écrit-il, qui a quelque chose à dire ». L’enseignement important qu’il convient de tirer de cette date : Wittgenstein lit Freud après avoir achevé le Tractatus. Quand il le cite, il se réfère avant tout L’Interprétation des rêves, plus ponctuellement la Psychopathologie de la vie quotidienne et Le Mot d’esprit. On sait par ailleurs que Les Études sur l’hystérie figurait dans la bibliothèque des Wittgenstein et qu’il a eu recours à l’hypnose probablement par curiosité, mais aussi pour voir si elle pouvait lui conférer des pouvoirs accrus de concentration pour résoudre des problèmes épineux concernant les fondements des mathématiques. Sa connaissance de Freud s’arrête là, il ne connaît donc pas la 2nde topique. c) quelle psychologie ? quelle psychopathologie ? Wittgenstein effectue-t-il ici une distinction terminologique, conceptuelle entre psychologie et psychopathologie ? Wittgenstein est à la fois très critique et profondément sceptique à l’égard de la psychologie expérimentale de son temps. Freud de toute évidence fait pour lui exception. Or, le caractère ponctuel ou local des remarques consacrées à Freud ne doit pas occulter l’air de famille des deux démarches qui unit la méthode freudienne et la pratique philosophique telle que Wittgenstein la redéfinit, nous l’avions évoqué lors de la séance précédente, mais également la façon dont Wittgenstein situe son enseignement par rapport à la psychologie de son temps. En effet, s’il ne cesse de se défendre de faire des remarques de psychologie expérimentale, ou de psychologie tout court, il conclut toutefois la 2nde partie de son chef d’œuvre les 2 Je fais ici allusion à cette remarque mêlée de Wittgenstein : « Des questions scientifiques peuvent m’intéresser, mais jamais me passionner (fesseln). » 3 Recherches philosophiques en affirmant que les concepts psychologiques sont particulièrement confus et embrouillés et à ce titre, requièrent une description grammaticale. La plupart de ses derniers manuscrits sont donc consacrés à élaborer une philosophie de la psychologie, i.e. à fournir des descriptions des concepts psychologiques les plus usuels et des pièges que la langue psychologique nous tend. Aussi son propre parcours philosophique le conduit-il de la critique de Freud (dont vous jugerez aujourd’hui sur pièces si elle n’est que de surface) à une philosophie de la psychologie (Remarques sur la philosophie de la psychologie I et II, Cours sur la philosophie de la psychologie). I – Les deux versants de la critique de Wittgenstein : La réaction de Wittgenstein à Freud et l’intérêt qu’il lui porte sont avant tout suscités par une réflexion sur la scientificité de la méthode freudienne. 1- Selon Wittgenstein, Freud a inventé une méthode radicalement nouvelle. Il lui accorde tout à fait, et on verra en quel sens il fait même plus que lui accorder cette révolution qui n’est pas seulement selon lui une révolution de méthode. Mais, car il y a un « mais », Freud en a déguisé la nouveauté en présentant la psychanalyse comme s’inscrivant dans l’orbe des sciences de la nature ; tout se passe en effet comme si pour Freud, la scientificité de la psychanalyse ne pouvait être conquise que sur le fond de cette inscription. Dans le premier texte reproduit dans le livret extrait des Conversations sur Freud, on voit clairement poindre la formulation d’un soupçon : celle de l’utilisation fautive du langage des sciences exactes par Freud, langage que Freud emprunte à la physique, et qui est pour Wittgenstein à la fois forcé et stratégique. L’emprunt à la méthode et à la terminologie des sciences de la nature imprègne la rhétorique freudienne, il fait même partie intégrante de la conquête de scientificité de sa méthode, en un mot, il uploads/Philosophie/ wittgenstein-lecteur-de-freud-une-tentat.pdf
Documents similaires










-
28
-
0
-
0
Licence et utilisation
Gratuit pour un usage personnel Attribution requise- Détails
- Publié le Sep 15, 2021
- Catégorie Philosophy / Philo...
- Langue French
- Taille du fichier 0.1960MB