Revue de l’histoire des religions Numéro 4 (2005) Lieux de culte, lieux saints

Revue de l’histoire des religions Numéro 4 (2005) Lieux de culte, lieux saints dans le judaïsme, le christianisme et l'islam ................................................................................................................................................................................................................................................................................................ Dominique Iogna-Prat Le lieu de culte dans l’Occident médiéval entre sainteté et sacralité (IX e-XIII e siècles) ................................................................................................................................................................................................................................................................................................ Avertissement Le contenu de ce site relève de la législation française sur la propriété intellectuelle et est la propriété exclusive de l'éditeur. 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Référence électronique Dominique Iogna-Prat, « Le lieu de culte dans l’Occident médiéval entre sainteté et sacralité (IX e-XIII e siècles) », Revue de l’histoire des religions [En ligne], 4 | 2005, mis en ligne le 15 janvier 2010. URL : http:// rhr.revues.org/4224 DOI : en cours d'attribution Éditeur : Armand Colin http://rhr.revues.org http://www.revues.org Document accessible en ligne sur : http://rhr.revues.org/4224 Ce document est le fac-similé de l'édition papier. T ous droits réservés Revue de l’histoire des religions, 222 - 4/2005, p. 463 à 480 DOMINIQUE IOGNA-PRAT Centre National de la Recherche Scientifique Le lieu de culte dans l’Occident médiéval entre sainteté et sacralité (IXe-XIIIe siècles) Aux origines de l’Église, le lieu de l’assemblée n’a pas de valeur en lui- même et le rituel de consécration de cet espace reste longtemps minimal, se limitant à une première messe. Ce n’est qu’à l’époque grégorienne, dans le cadre de la grande controverse eucharistique, que l’église acquiert le statut de lieu propre parce que le sacrifice y est accompli réel- lement. Le rituel de la consécration d’église est alors en passe de devenir le plus fastueux de la liturgie latine. Surtout, les traités destinés à parler de l’Église prennent la forme architecturée de Sommes, comme si la seule façon d’aborder la question de la société chrétienne supposait d’entrer dans le monument à la fois instaurateur du lien communautaire et révélateur des fonctions constitutives de l’Église. Between Holiness and Sacredness: The Place of Worship in the Medieval West (Ninth-Thirteenth Centuries) In the early church the place where the faithful assembled had no value in itself, and the ritual to consecrate these spaces was minimal, consisting simply of an initial Mass. It was not until the Gregorian era, in the context of the great Eucharistic controversy, that the church gained the status of a “proper” place because the sacrifice of Christ really took place there. The ritual of the consecration of the church was soon on its way to becoming the most elaborate of all the Latin liturgy. Above all, the treatises that were meant to speak of the Church took on the architectural form of the Summae. It was as if the only way to address the question of Christian society, in both discourse and representation, presupposed entering an edifice which at one and the same time fashioned community bonds and revealed the constitutive functions of the Church. 464 DOMINIQUE IOGNA-PRAT Comme champ d’étude historique, le Moyen Âge s’est largement construit, au cours du XIXe siècle, dans un effort, positif ou négatif, pour se situer en deçà de la modernité perçue comme le temps de naissance du sujet autonome. Dans ce découpage discursif qui est à l’origine de nos pratiques professionnelles de médiévistes, l’« âge moyen » du monde occidental – un âge plus ou moins long depuis le Ve jusqu’au XVIe voire au XVIIIe siècle – est identifié au temps lointain de l’unité organique où, à l’ombre de Dieu et de l’Église, les individus n’avaient de raison d’être que de se dissoudre dans des hypostases communautaires. Une pareille utopie rétrospective – large- ment alimentée, entre 1840 et 1910, par le médiévalisme littéraire et artistique, d’essence romantique, décadente ou néo-catholique – fait la part belle à la cathédrale, monument emblématique d’une société holiste perdue au sein de laquelle chaque homme, comme une petite pierre, avait sa place et sa fonction dans la grande archi- tecture du monde. Cette exaltation monumentale du Moyen Âge est quelque peu paradoxale dans l’histoire du christianisme. Les premiers disciples du Christ entendaient rompre avec le monde matériel et avec toute sacralité ancienne incarnée dans la pierre (temples ou statues) pour mieux faire sa place à la Cité spirituelle de Dieu dans l’au-delà. Dans ces conditions comment comprendre le prodigieux renversement de valeurs qui affecte à long terme le christianisme – un renversement que Victor Hugo suggère parfaitement quand il s’exclame : « Dieu, cela n’est pas, tant que ce n’est pas en pierre./ Il faut une maison pour mettre la prière. » (Religions et religion)1 ? Comment et pourquoi Dieu est-il devenu de « pierre » ? Avant de tenter de répondre à la question, commençons par commenter rapidement le titre choisi : « Le lieu de culte dans l’Occident médiéval entre sainteté et sacralité (IXe-XIIIe siècles) ». – Le terme « lieu de culte » correspond au latin locus ; il a été choisi pour bien rappeler que, dans le christianisme latin, le bâti- ment ecclésiastique reste longtemps d’appellations diverses (maison de Dieu, basilique, église…), avant que le mot ecclesia ne s’impose 1. La présente contribution résume le propos d’un ouvrage à paraître : La Maison Dieu. Une histoire monumentale de l’Église au Moyen Âge (titre de travail). LE LIEU DE CULTE DANS L’OCCIDENT MÉDIÉVAL 465 comme le terminus technicus de référence à partir du IXe siècle. « Lieu de culte » est ici employé au singulier pour bien faire sentir qu’il s’agit d’une appellation générique ; les bâtiments ecclésiastiques peuvent être divers dans leur configuration, leur architecture ou leur décoration, leur destination cultuelle et surtout leur fonction socio- logique est unique. – Les qualificatifs retenus – « saint » et « sacré » (sanctus, sacer), qui sont, bien sûr, hérités du vocabulaire juridique romain pour être adaptés aux nécessités de la société chrétienne médiévale –, posent un passionnant mais complexe problème de sémantique histori- que. Ma thèse est que, dans l’Occident du haut Moyen Âge, l’on passe progressivement de la sainteté des personnes (les saints) à la sacralité du lieu de culte peu à peu conçu comme une véritable persona. – Le cadre chronologique choisi va des temps carolingiens, période de mise en ordre de la Maison de Dieu sous la forme d’un Empire chrétien, jusqu’aux dernières années du XIIIe siècle, époque à laquelle s’achève le grand travail d’organisation architecturée de l’Église avec les grandes Sommes dues aux liturgistes canonistes dont Guillaume Durand (1230/1231-1296) est sans doute la figure emblématique. – Sur cinq siècles (800-1300), nous allons essayer de suivre un mouvement global d’affirmation de l’église comme bâtiment d’excep- tion dans le paysage social. Deux exemples peuvent suffire à saisir l’importance du phénomène [fig. 1 et 2] : (1) Le premier est emprunté à un manuscrit de 1125, conservé à la Bibliothèque municipale de Dijon (130), qui contient le Commen- taire de Jérôme sur Jérémie. Une peinture en pleine page, sans rapport direct avec le commentaire, rappelle la visite du premier abbé de Cîteaux, Étienne Harding, au monastère Saint-Vaast d’Arras, au cours de laquelle les communautés de Cîteaux et de Saint-Vaast ont conclu une fraternité de prière. Cette fraternité est placée sous la protection de la Vierge, à laquelle les deux abbés – Étienne Harding et Henri Ier – présentent une image symbolique de leurs commu- nautés respectives sous la forme de deux bâtiments apparentés mais distincts l’un de l’autre. 466 DOMINIQUE IOGNA-PRAT Fig. 1. Étienne Harding et Henri de Saint-Waast d’Arras présentant leurs communautés à la Vierge ; ms Dijon, BM 130, 1125. LE LIEU DE CULTE DANS L’OCCIDENT MÉDIÉVAL 467 Fig. 2. Le rêve d’Innocent III ; Giotto, basilique supérieure d’Assise. 468 DOMINIQUE IOGNA-PRAT (2) Le second exemple, bien connu, est tiré du décor fait par Giotto (1267-1337) dans l’église supérieure d’Assise. La scène repré- sente le fameux rêve du pape Innocent III (1198-1216), rapporté par la légende de François d’Assise. L’image fonctionne suivant le principe d’une double synecdoque (la partie pour le tout). En position de colonne, François d’Assise évite que ne s’écroule l’église du Latran, symbole de l’Église romaine, elle-même réduction de l’Église universelle. DE LA SAINTETÉ À LA SACRALITÉ DU LIEU DE CULTE (VIIIe-XIe SIÈCLES) Pour les contemporains d’Étienne Harding et d’Innocent III, il était normal et même banal de représenter une assemblée – sens originel du terme grec ecclesia, qu’il s’agisse d’une congrégation monastique ou de la communauté des fidèles – sous une forme architecturée. Une pareille évidence n’aurait pas manqué de surprendre un Père latin comme Augustin. Le mouvement global d’affirmation du bâtiment ecclésiastique dans le paysage social est, en effet, paradoxal dans l’histoire du christianisme. La sainteté des uploads/Religion/ rhr-4224-4-le-lieu-de-culte-dans-l-occident-medieval-entre-saintete-et-sacralite-ixe-xiiie-siecles.pdf

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  • Publié le Oct 20, 2022
  • Catégorie Religion
  • Langue French
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