Cahiers de la Villa Kérylos Maladies et médecine chez Aristophane Jacques Jouan

Cahiers de la Villa Kérylos Maladies et médecine chez Aristophane Jacques Jouanna Citer ce document / Cite this document : Jouanna Jacques. Maladies et médecine chez Aristophane. In: Le théâtre grec antique : la comédie. Actes du 10ème colloque de la Villa Kérylos à Beaulieu-sur-Mer les 1er & 2 octobre 1999. Paris : Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2000. pp. 171-195. (Cahiers de la Villa Kérylos, 10); https://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2000_act_10_1_1022 Fichier pdf généré le 04/05/2018 MALADIES ET MEDECINE CHEZ ARISTOPHANE La maladie et la souffrance humaines ne sont pas en elles-mêmes des sources du comique. Néanmoins, elles peuvent donner matière à une satire incisive de la crédulité des malades et de la charlatanerie d'une certaine forme de médecine, comme on l'a vu chez nous avec le Médecin malgré lui et le Malade imaginaire de Molière, ou avec le Knock de Jules Romains. Certes, nous n'avons rien d'équivalent dans les pièces d'Aristophane qui nous sont parvenues ; nous n'avons aucune comédie dont elles formeraient le sujet essentiel, et le médecin n'est pas encore un personnage traditionnel dans la comédie ancienne. Il faudra attendre la comédie moyenne et la comédie nouvelle pour que le médecin soit un personnage du répertoire. Trois comédies de la Mésè et une comédie de la Néa sont intitulées Le médecin. Elles sont malheureusement perdues. La première apparition d'un médecin dans les comédies conservées est celle du faux médecin dorien dans le Bouclier de Ménandre, partiellement conservé, dont Jean-Marie Jacques vient de nous donner une très belle édition dans la Collection des Universités de France !. Mais si maladie, médecin et médecine ne sont jamais le sujet principal d'une pièce chez Aristophane, ce sont des thèmes récurrents, qui témoignent certainement de la place occupée par la médecine dans la vie quotidienne au Ve siècle et de l'influence d'un certain modèle médical sur l'imaginaire populaire 2. 1. J.-M. Jacques, Ménandre, Le bouclier, CUF, Paris, 1998. 2. Sur la médecine chez Aristophane, voir H. W. Miller, « Aristophanes and médical language », Transactions of the American Philological Association 76, 1945, p. 74-84 ; L. Gil, « Ârtzlicher Beistand und attische Komôdie. Zur Frage der démo- sieuontes und Sklaven-Àrzte », Sudhoffs Archiv 57, 1973, p. 255-274 ; G. C. Southard, The Médical Language of Aristophanes, Diss. Johns Hopkins University, 1970 ; F. Kudlien, « Hippokrateszitate in der altgriechischen Komôdie ? », Episteme 3/4, 1971, p. 279-284 ; M. I. Rodriguez Alfageme, La medicina en la comedia attica, Diss. Madrid, 1973, Universitad Complutense de Madrid, 1981, 589 p. ; B. Zimmermann, « Hippokratisches in den Komôdien des Aristophanes », dans J. A. Lopez Ferez, Tratados Hipocrâticos (Actas del VIIe colloque international hippocratique de 1990), Madrid, 1992, p. 513-525 ; I. Rodriguez Alfageme, « La médecine technique dans la comédie attique », dans Ancient Medicine in its Socio-Cultural Context. Papers read at 172 J. JOUANNA II est donc intéressant d'examiner dans un premier temps comment la réalité nosologique contemporaine apparaît dans la trame des comédies d'Aristophane et comment Aristophane a utilisé cette réalité à des fins comiques, puis dans un second temps comment se présente la médecine à Athènes et en Grèce d'après son témoignage, et enfin dans une troisième partie comment Aristophane a métamorphosé cette matière première médicale par la métaphore et a créé en quelque sorte une nouvelle branche médico-comique en décrivant une pathologie des maux du citoyen et en se proposant d'être le médecin de la cité. * * * Pour l'historien de la réalité nosologique en Grèce, les textes littéraires de la deuxième moitié du Ve siècle parmi lesquels on compte Aristophane n'ont pas la même importance que les textes épiques, lyriques et même tragiques, d'Homère à Pindare et à Eschyle. Car jusqu'au milieu du Ve siècle nous ne disposons pas d'écrits techniques médicaux qui puissent nous renseigner directement sur cette réalité nosologique. En revanche, à partir de la deuxième moitié du Ve siècle, nous assistons à la première floraison de la médecine rationnelle et nous disposons d'une soixantaine de traités médicaux attribués à Hippocrate dont un noyau important remonte à la deuxième moitié du Ve siècle ou au début du IVe siècle, c'est-à-dire est contemporain de la production d'Aristophane. Dès lors, le témoignage littéraire de la comédie, comme du reste celui de la tragédie, et même celui des historiens tels qu'Hérodote et Thucydide, est « surclassé par l'apparition des écrits techniques » 3. Les textes littéraires sont désormais jugés secondaires pour l'historien de la médecine qui préfère s'appuyer sur les tableaux nosologiques que l'on trouve dans la médecine hippocratique. Toutefois la comédie ancienne, dans la mesure où elle met en œuvre, non des sujets mythiques comme la tragédie, mais des sujets pris dans la réalité contemporaine athénienne, reste un témoignage irremplaçable où l'on peut glaner des indications précieuses sur les maladies et sur la réalité nosologique à Athènes. Un excellent exemple est fourni par l'énumération tout à fait exceptionnelle de onze affections que les héros envoient aux injustes dans la comédie d'Aristophane intitulée précisément les Héros que the Congress held at Leiden University (13-15 April 1992), MI, Ph. J. van der Eijk, H. F. J. Horstmannshoff et P. H. Schrijvers éd., Amsterdam-Atlanta 1995, II, p. 569-585. 3. Le mot est de M. Grmek, Les maladies à l'aube de la civilisation occidentale, Paris, 1983, p. 78. ARISTOPHANE ET LA MEDECINE 173 nous ne connaissons que par des fragments : « mal de rate, toux, hydropisie, coryza, gale, goutte, démence, dartres, bubons, frisson, fièvre » 4. Bien entendu, la plupart des termes du champ lexical de la maladie employés chez Aristophane apparaissent aussi dans les traités techniques médicaux attribués à Hippocrate, qu'il s'agisse de termes généraux désignant la maladie (νόσος, νόσημα, νοσέω), la fièvre (πυρετός, πυρέττω), qu'il s'agisse de maladies bien connues des profanes telles que la folie (μανία, μαίνομαι et son composé έκμαίνομαι, παραφρονέω) ou de maladies plus techniques telles que la strangurie (στραγγουρία, στραγγουριάν) 5. Il est significatif, à cet égard, que les onze affections énumérées par Aristophane dans sa comédie des Héros trouvent aussi leur correspondant chez les médecins hippocratiques. Cependant les comédies d'Aristophane peuvent apporter, à propos des maladies particulières, des éléments complémentaires par rapport aux écrits médicaux contemporains, soit dans le vocabulaire, soit dans les manifestations de la maladie, et elles peuvent même fournir des éléments originaux sur une maladie dont l'attestation apparaît pour la première fois chez Aristophane. Prenons d'abord l'exemple d'une maladie connue des médecins hippocratiques pour laquelle Aristophane apporte un élément nouveau dans le vocabulaire. Parmi les onze affections énumérées par Aristophane dans Les Héros figure le « bubon » (βουβών). Ce mot rentre dans la catégorie des termes qui peuvent désigner à la fois une partie du corps et l'affection qui peut l'atteindre. En effet βουβών désigne à la fois « l'aine » et la « tumeur à l'aine ». Le substantif employé par Aristophane au sens de la maladie est connu des médecins hippocratiques à la fois au sens anatomique et au sens pathologique. Mais Aristophane connaît en plus le verbe dérivé βουβωνιάν, « avoir une tumeur à l'aine » qu'il emploie à trois reprises 6. Par exemple dans les Guêpes, le chœur des dicastes, venu chercher Philo- cléon, s'étonne de son absence et se livre à des hypothèses comme un chœur de tragédie. Si le vieillard n'est pas là, c'est qu'il a dû lui arriver quelque accident ou quelque maladie : 4. Aristophane, Les héros, fr. 322 PCG III, 2 Kassel-Austin. Voici le texte en grec (v. 7-11) : τούτοις μεν νόσους δίδομεν | σπληνιαν, βήττειν, ύδεραν, | κορυζαν, ψωραν, ποδαγραν, | μαίνεσθαι, λειχήνας εχειν, | βουβώνας, ρίγος, πυρετόν. 5. Pour les emplois de tous ces termes chez Aristophane, voir O. J. Todd, Index Aristophaneus, Cambridge, (réimp. Hildesheim, 1962) ; chez Hippocrate, voir J.-H. Kiihn, U. Fleischer, Index Hippocraticus, Gôttingen, 1986-1989 avec le Supplément par A. Anastassiou et D. Irmer de 1999. 6. Voir Guêpes, v. 277 ; Grenouilles, v. 1280 et Lysistrata, v. 987. 174 J. JOUANNA « D'où peut venir que le vieillard ne paraît pas à nos yeux devant sa porte et ne répond pas ? Aurait-il perdu ses chaussures ? Ou aurait-il cogné dans l'obscurité son orteil quelque part et sa cheville se serait-elle enflée (έφλέγμηνεν), vu qu'il est vieux ? Peut-être aussi a-t-il une tumeur à l'aine (Και τάχ' αν βουβωνιώη) ? ... Sans doute est-il au lit avec la fièvre (κείται πυρέττων) ? » 7 De toutes ces hypothèses sur les malheurs du héros présentées dans un style paratragique, aucune n'est la bonne, comme c'est aussi la règle dans la tragédie. Que l'on songe aux supputations du chœur sur la maladie de Phèdre dans YHippolyte d'Euripide. Cependant l'hypothèse générale d'une maladie est juste en elle-même. Philocléon est bien malade, mais d'« une maladie étrange », la passion de l'Héliée, c'est-à-dire la manie déjuger 8. Aussi, en désespoir de cause, son fils le retient-il prisonnier chez lui. Dans deux des trois suggestions de maladies faites ici par le chœur, inflammation de la cheville, fièvre, le vocabulaire correspond à ce que l'on trouve dans les traités médicaux uploads/Sante/ aristophane-et-la-me-decine.pdf

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  • Publié le Apv 11, 2021
  • Catégorie Health / Santé
  • Langue French
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