NIETZSCHE ET LA MALADIE DU LANGAGE Author(s): Michel Haar Reviewed work(s): Sou
NIETZSCHE ET LA MALADIE DU LANGAGE Author(s): Michel Haar Reviewed work(s): Source: Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, T. 168, No. 4, Le langage et l'homme (Octobre-Décembre 1978), pp. 403-417 Published by: Presses Universitaires de France Stable URL: http://www.jstor.org/stable/41092637 . Accessed: 27/11/2012 19:06 Your use of the JSTOR archive indicates your acceptance of the Terms & Conditions of Use, available at . http://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp . JSTOR is a not-for-profit service that helps scholars, researchers, and students discover, use, and build upon a wide range of content in a trusted digital archive. We use information technology and tools to increase productivity and facilitate new forms of scholarship. For more information about JSTOR, please contact support@jstor.org. . Presses Universitaires de France is collaborating with JSTOR to digitize, preserve and extend access to Revue Philosophique de la France et de l'Étranger. http://www.jstor.org This content downloaded by the authorized user from 192.168.82.209 on Tue, 27 Nov 2012 19:06:10 PM All use subject to JSTOR Terms and Conditions NIETZSCHE ET LA MALADIE DU LANGAGE « C'est un être délicat que le mot, Tôt malade, mais tôt rétabli... » Das Wort, in Gedichte, éd. Kröner, p. 513. Les analyses de Nietzsche qui traitent du langage de façon thématique se situent à première vue dans le simple prolongement d'un débat traditionnel aussi vieux que la métaphysique. Elles s'apparentent tout à fait, semble-t-il, à un point de vue nominaliste qui fait du langage le résultat d'une simple « convention », et s'oppo- sent au point de vue cratylien pour lequel il dériverait de la « nature » des choses. En posant à son tour la question de Γ « origine » du langage, Nietzsche paraît seulement répéter la plus ancienne alter- native : les mots sont-ils adéquats au Nomos, c'est-à-dire à l'homme en société, ou à la Phusis, c'est-à-dire à l'être ? Sont-ils dessines, arbitrairement choisis, et à la limite des « souffles de la voix », ou sont-ils des symboles qu'un lien naturel et essentiel rapporte aux choses ? La réponse semble dépourvue d'ambiguïté : nul pont, dit-il, ne mène des mots à quelque « en soi » des choses. Les vocables et les concepts résultent de « métaphores » artificielles, c'est-à-dire non pas d'images fidèles mais de « transpositions arbitraires » oublieuses de l'expérience originaire, à jamais perdue. Or, paradoxalement, ce conventionalisme si ferme se renverse aussitôt en son contraire. Car si le langage est le produit de l'activité artistique du sujet humain - seul auteur de ces « métaphores » - il recèle alors néces- sairement un élément « naturel ». Exprimant par leurs sonorités, leur tonalité et leurs rythmes les mouvements du psychisme, ou manifestant à travers tel ou tel code tel type de volonté de puissance, les mots traduiraient non pas certes l'essence des choses, mais l'essence de la subjectivité. Nietzsche serait bien alors, comme le Revue philosophique, n° 4/1978 This content downloaded by the authorized user from 192.168.82.209 on Tue, 27 Nov 2012 19:06:10 PM All use subject to JSTOR Terms and Conditions 404 Michel Haar veut Heidegger, le penseur de l'achèvement de la métaphysique, celui qui interprète le « cratylisme » dans les termes de la métaphy- sique des Temps modernes, comme voulant dire que le langage est adéquat à la vraie « nature » des choses, c'est-à-dire ausujet humain. Or ce cratylisme est à son tour mis en question, l'adéquation brouillée, rendue opaque, dans la mesure où le rapport entre le langage et le sujet qui le constitue est décrit comme un rapport d'oubli. L'objectivité, d'ailleurs illusoire, du langage repose sur l'oubli de l'opération de fiction qui l'a produit. L'élément « artis- tique » du langage est toujours déjà dissimulé au profit de la « vérité » prétendue objective et fixe qu'il sert à communiquer : le concept. Les fictions dissimulent leur caractère fictif ; le langage est fait de fictions mortes, devenues indépendantes de leur auteur. Ainsi toute remontée à Γ « origine » de la langue, c'est-à-dire à l'activité métaphorique d'une volonté de puissance « artiste », demeure impos- sible, du moins dans l'usage ordinaire du code linguistique. Devant cette « facticité » de la langue usuelle, qui est celle du « troupeau », le premier diagnostic de Nietzsche est nettement pessimiste. Quand il observe la fonction quotidienne du langage : machine à fabriquer des identités illusoires, à réduire toute expé- rience au « cas identique » et à ne transmettre que des contenus banalisés, superficialisés, grégarisés, il est conduit à une conception péjorative de l'essence même du langage. Non seulement le langage serait intrinsèquement malade, mais le véhicule de la maladie uni- verselle : le nihilisme, comme triomphe des forces réactives. Ce mal est-il irrémédiable ? Gomment faire entrer le « cas singulier », le corps, les expériences les plus affirmatives dans une langue faite pour les refouler ? « De tout ce qu'on écrit, je n'aime que ce qu'on écrit avec son sang » (Zarathoustra, Lire et écrire). Par quelle alchimie les mots et les concepts que l'analyse a définis comme exsangues et momifiés, véritables « sépulcres de l'intuition », peu- vent-ils se changer dans le corps et le sang ? Cette métamorphose intérieure du langage - par laquelle il pourra agir à contre-courant de sa finalité grégaire et métaphysique : encore une fois, la réduction à l'unité, à l'identité et à un ordre universel - est évidemment le fait d'une nouvelle écriture. Jusqu'à quel point cette nouvelle écri- ture peut-elle surmonter l'essence grégaire du langage ? Ses ressources et ses effets, parodiques, aphoristiques, ne sont-ils pas des pertur- bations superficielles du code qui serait par elle indirectement confirmé, renforcé peut-être ? Le langage est-il incurable comme tel? This content downloaded by the authorized user from 192.168.82.209 on Tue, 27 Nov 2012 19:06:10 PM All use subject to JSTOR Terms and Conditions Nietzsche ei la maladie du langage 405 I. - Le langage comme symbole et comme symptôme II est remarquable que la majorité des développements sur l'origine du langage se concentre dans les années 1870-1873, et pourtant ne se limite pas à une interprétation bien connue qui est celle de la Naissance de la tragédie. Nietzsche formule en effet presque simultanément deux hypothèses, faisant dériver le langage tantôt de la musique, tantôt de la métaphore. Il ne découvrira que plus tard l'unité et la convergence de ces deux sources apparem- ment éloignées, mais sans jamais démentir ou même modifier ses positions initiales. L'intuition unique et constante de Nietzsche restera que le langage découle d'un élément prélinguistique qui le commande et qui est d'essence « esthétique ». La divergence appa- rente entre musique et métaphore se résoudra à partir de (ou au sein de) la volonté de puissance artistique, origine de toute opération de fiction. Notons que pour Nietzsche, contrairement à Platon et Heidegger, le logos est soumis à l'art ; il est une forme d'art et non pas l'art une forme de logos. Dans la Naissance de la tragédie et les fragments de cette époque (notamment l'important fragment 12 [1], du début 1871, éd. Galli- mard, pp. 429 à 438), le langage est décrit comme une manifesta- tion qui traduit « symboliquement » dans la sphère apollinienne la « musique » dionysiaque. Ce terme de musique dionysiaque renvoie à un phénomène antérieur à l'art musical proprement dit, qu'il soit instrumental ou vocal : il désigne « la mélodie originelle des affects » (émotions, sensations, sentiments), c'est-à-dire leur rythme, leurs pulsations qui répondent aux fluctuations d'intensité du vouloir universel. Cette mélodie des affects, qui formera « l'arrière-fond tonal » de la langue (ibid., p. 431), ne constitue pas un fondement absolu ; elle n'est à son tour que Γ « écho » des sensations de plaisir et de déplaisir qui composent le vouloir primitif. Mais en quel sens le langage est-il « symbole » ? Il l'est en tant que réplique radicale- ment infidèle. Le rapport entre la mélodie des affects et ses différents degrés d'objectivation que sont la musique comme art, la poésie épique ou lyrique, le langage prosaïque ou scientifique, s'établit, selon un schéma qui demeure platonico-schopenhauérien, comme rapport de reproduction, de copie, mais aussi rapport d'analogie d'où toute imitation exacte est exclue. Nietzsche utilise pour mar- quer ce rapport entre « musique » et langage le mot Abbild (« miroir musical du monde », p. 62, « miroir dionysiaque du monde », p. 130), mais aussi très souvent le terme de Gleichnis. Symboliser signifie This content downloaded by the authorized user from 192.168.82.209 on Tue, 27 Nov 2012 19:06:10 PM All use subject to JSTOR Terms and Conditions 406 Michel Haar donc ici reproduire analogiquement, avec de plus en plus de perte. Si la musique des musiciens est au même titre que le langage un code, un « langage chiffré des affects », la musique est une analogie encore dionysiaque, nocturne, alors que le langage est une analogie apollinienne, c'est-à-dire formelle et lumineuse, de la mélodie origi- nelle. Il y a une impuissance fondamentale de la langue à révéler ce qu'elle prétend uploads/Litterature/ 41092637.pdf
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- Publié le Oct 03, 2022
- Catégorie Literature / Litté...
- Langue French
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