Éléments de dialectologie générale Jean Léo Léonard Éléments de dialectologie g

Éléments de dialectologie générale Jean Léo Léonard Éléments de dialectologie générale Ouvrage publié avec le concours de l’Institut Universitaire de France Michel Houdiard Éditeur Couverture : Carte réalisée par Vittorio dell’Aquila d’après Saareste, 1955 Maquette : Arnaud Bretzner © MICHEL HOUDIARD EDITEUR, 2012 11, rue Monticelli, 75014 Paris, 1re édition ISBN 978-2-35692-073-7 En hommage à Valeriu Rusu INTRODUCTION Le présent ouvrage est la version considérablement remaniée, mise à jour et complétée d’un mémoire de synthèse d’habilitation à diriger des recherches soutenu le 9 décembre 2005 à l’Université de Paris 71. Ce livre prend la dialectologie à rebrousse-poil. Il a pour intention, sinon pour objectif, de présenter cette discipline, partie intégrante des sciences du langage, sous un angle inhabituel, afin de suggérer combien l’étude des faits dialectaux recèle de perspectives pour la linguistique moderne2. Il suffit parfois de changer la perspective habituelle pour que des objets ordinaires deviennent insolites et suscitent un intérêt ou un regard qu’on n’aurait jamais porté sur eux autrement, comme l’a démontré le cubisme en peinture. Le lecteur ne trouvera donc pas dans ce livre ce qu’il s’attend à rencontrer habituellement dans les manuels de dialectologie : des fac- similés de cartes d’atlas linguistiques ou des premiers schémas d’Uriel Weinreich illustrant la notion de diasystème – même s’il fera souvent appel à ce concept. Il cherchera en vain un inventaire raisonné des grands projets atlantographiques ou de bases de données dialectales, la dialectométrie, ou le récit d’enquêtes de terrain. Il ne reverra pas non plus les graphiques et les histogrammes des graphiques de William Labov sur la variation de l’anglais parlé à New Y ork. Il n’y trouvera ni les courbes convexes ou concaves supposées traduire la stratification sociale d’une ville ou d’un village insulaire à travers des indices phonologiques. Il y trouvera très peu de lexique, beaucoup de phonologie, un peu de morphologie et de syntaxe. Il sera en revanche confronté à des données fenniques (finno-ougrien nord- européen), basques, romanes, la plupart insolites, parfois analysées de trois ou quatre points de vue différents, comme un volume cubique que le géomètre exhiberait sous différents angles selon les caprices de sa recherche exploratoire. Il passera, au fil des pages et de l’argumentaire, de Noirmoutier au Frioul, du Gipuzkoa (Pays basque) à Kodavere, à l’Est de l’Estonie. Cet ouvrage prétend servir d’outil de travail davantage exploratoire que documentaire, destiné à un public averti ou curieux, à finalité principalement théorique et méthodologique. S’il est averti, le public demande qu’on lui présente quelque chose de nouveau, qui rompe avec la routine des ÉLÉMENTS DE DIALECTOLOGIE GÉNÉRALE 6 manuels pour débutants ; s’il est simplement curieux, il saura qu’il pourra trouver ailleurs réponse à des questions plus classiques et une grande abondance de documents sur les dialectes italo-romans, gallo-romans, germaniques ou slaves, car il n’en sera pas à sa première exploration du domaine. En revanche, notre lecteur découvrira ici des faits qu’il a peu de chance de trouver ailleurs sous cette forme, et un souci de systématisation théorique aussi bien que de généralisation, dans une perspective de Dialectologie Générale (DG). C’est l’ancien étudiant en dialectologie et en linguistique qui s’exprime dans ces lignes, qui se souvient combien il lui était difficile, lorsqu’il battait le pavé des campus de France, de Navarre et d’ailleurs en Europe, piochant de manuel en manuel matière à penser, de trouver des exemples inattendus, issus de langues non indo-européennes, et des modèles théoriques qui ne fussent pas ceux qu’on lui servait dans les cours en faculté de lettres. Qu’on ne se méprenne pas sur le sens de ces propos : il ne s’agit pas de disqualifier les manuels existants, bien au contraire. Sans les manuels de linguistique romane, germanique et slave, aucune formation autodidacte ou universitaire en dialectologie générale n’est possible, tant ces domaines bénéficient de l’effet de cumul de la pensée des chercheurs, de la fiabilité et de la quantité des données sur des échelles spatiales et temporelles de grande envergure3. Les idées et les faits présentés dans cet ouvrage ne sont jamais que des orientations complémentaires et de bien plus petite échelle, mais elles ont aussi vocation à servir de corpus théorique et empirique alternatif. Le lecteur se trouvera face à d’étranges oxymorons : la dialectologie générale, la langue dialecte et le dialecte langue. Autant dire lumière noire, heureuse tristesse, sombre clarté, etc. Pis encore, il sera confronté à des paradoxes radicaux : les langues n’existent pas, il n’existe que des dialectes, et inversement, les dialectes n’existent pas, il n’existe que des langues, et l’espace n’existe pas, seul le temps existe. Il éprouvera peut-être la sensation que suscitait, en son temps, la peinture cubiste pour le public averti des amateurs d’art, face à des représentations schématiques ; la recherche de la structure à travers l’hologramme de ses composantes, parfois jetées en tas ; la tension d’un choix draconien qui s’impose au peintre cubiste – ici, à l’auteur – dans le maniement des teintes, des couleurs et des volumes, au détriment de l’exhaustivité et du détail ; enfin, le caractère utopique (dans le sens où l’entend l’urbanisteY ona Friedman, c’est-à-dire comme un projet d’expert nécessaire pour contribuer à l’avancement des connaissances et à l’amélioration des ressources que nécessite une communauté) et la prétention systémique. Nous aurons à affronter trois paradoxes : a) en termes de projet de recherche fondamentale en sciences du langage, l’oxymoron dialectologie générale, qui se fixe pour objectif de faire de la dialectologie, science de l’analyse du détail et de la minutieuse INTRODUCTION 7 collecte et compilation de faits dialectaux, un paradigme universaliste et générique ; b) en termes d’ontologie, ou conditions d’existence d’un objet de connaissances, la résolution de la délicate opposition langue versus dialecte, à laquelle s’ajoutent d’autres oppositions selon le contexte glottopolitique, comme la polarité dialecte versus « patois » ; c) en termes de méthodologie, une approche qui tente d’assurer la continuité et le renversement de perspectives entre l’approche philologique classique et des dispositifs d’analyse modernes, comme les « nouvelles phonologies » mais aussi la cladistique au service de la diasystémique – conçue cependant comme un outil parmi d’autres. Ainsi, caractéristique de cette technique du sabre plutôt que du fleuret, bien des faits de phonologie illustrant des mécanismes de la diversité dialectale de langues du monde se baseront sur les inventaires vocaliques, qui sont utilisés comme matériaux de charpente pour la construction de cet essai4. Il s’agit de montrer des mécanismes de diversification dialectale des langues, générateurs de diversité linguistique, de modéliser ces métastructures holographiques que sont les diasystèmes. A cette fin, le choix du bois de charpente s’est porté sur les voyelles, en tant que matériau solide – ne dit-on pas dans les laboratoires de phonétique, sur le ton de la boutade qui porte, que les consonnes ne sont jamais que des accidents qui arrivent aux voyelles ? On trouvera cependant aussi des faits de consonantisme, notamment dans la présentation philologique des types dialectaux du diasystème estonien, afin d’illustrer des dispositifs taxinomiques. Or, plus que la classification, finalité implicite de nombre de travaux de dialectologie classique, ce qui nous intéressera ici, c’est la géométrie variable des représentations du fait dialectal comme champ pluriel et complexe de la faculté de langage, autant dans la langue (ou la compétence) que dans la parole (la performance). Comme le saumon, nous remonterons donc résolument le courant de l’aval (la parole) vers l’amont (la langue), mais vers une langue aux multiples sources qui se répartissent en divers affluents. Langue et parole prendront ici la forme de diasystème et dialecte, ou diasystème et variété, ou encore, diasystème et linguème. Mais il va de soi que, toujours plus en amont, dans les cimes du massif langagier, perchées dans les brumes de l’induction, c’est la faculté de langage sous l’angle de son potentiel de multiplicité qui sera l’objectif ultime de cet itinéraire théorique et empirique dans le paradigme de la dialectologie. On remarquera l’avalanche de métaphores dans ces propos. La dialectologie est, dans la grande maison de la linguistique, une pièce un peu trop ouverte aux quatre vents des métaphores. Est-ce à cause de la complexité des objets qu’elle renferme, du désordre ambiant qui semble régner dans cette pièce lorsqu’on y entre peu souvent ou pour la première fois ? ÉLÉMENTS DE DIALECTOLOGIE GÉNÉRALE 8 Comme la langue d’Esope, les métaphores sont la meilleure et la pire chose du monde. Nous les courtiserons et les chasserons à diverses occasions afin d’avertir le lecteur de leurs charmes et de leurs dangers pour quiconque tente de faire appel à la dialectologie pour analyser des problèmes de complexité dans l’interaction ou la dépendance de faits de langue et de parole. Une partie de cet essai sera consacrée, de manière très cursive tant l’abondance d’échantillonnage de citations pourrait finir par lasser, aux métaphores touchant le fait dialectal dans les langues. Des métaphores qui détournent des analogies ou des isomorphies observables et qui, si elles étaient maniées avec davantage d’esprit de système et plus de distance psychosociale, pourraient s’avérer fécondes. Nous verrons qu’elles sont certes stimulantes pour l’esprit, et surtout pour l’imagination, uploads/Litterature/ elements-de-dialectologie-generale.pdf

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