Collection du Cirp Volume 1, 2007, pp. 79 à 114 ISBN 978-0-9781738-7-6 Habiter

Collection du Cirp Volume 1, 2007, pp. 79 à 114 ISBN 978-0-9781738-7-6 Habiter Demeurer Appartenir René-Pierre Le Scouarnec Université du Québec à Montréal « “Habiter” est un verbe qui impressionne, qui dit plus qu’il ne contient, qui se prend pour une corne d’abondance, s’ouvre telle la boîte de Pandore, se charge de tous les désirs clandestins que le vaste monde adopte comme possibles1. » THIERRY PAQUOT Qu’est-ce qu’habiter une maison ? Davantage qu’un acte pragmatique, habiter est une attitude qui imprègne tant notre quotidien que notre être. Comment habite-t-on la maison de l’être ? Est-ce y demeurer ? Est-ce y appartenir ? Il existe une interrelation profonde entre l’acte d’habiter une maison et celui d’habiter avec la maisonnée. Nous verrons que le premier renvoie au fait de demeurer, tandis que le second relève de l’appartenance. Nous développerons ici la dialectique entre l’acte d’appartenir et celui de demeurer, au sein de la notion plus vaste de l’habiter. La maison, en tant qu’archétype humain, nous guidera dans notre démarche. Avec l’image de la maison, nous tenons un principe d’intégration alliant psychologie descriptive, psychologie des profondeurs, psychanalyse et phénoménologie, disait le philosophe Gaston Bachelard dans sa Poétique de l’espace. Ainsi, la symbolique de la maison servira ici de fil conducteur afin de développer la dialectique entre demeurer et appartenir. À partir de trois composantes essentielles à toute maison — toiture, murs et porte —, nous exposerons en trois sections les articulations fondamentales de la maison. La toiture nous élèvera vers la dimension verticale de la maison. Les murs nous amèneront vers son intériorité, tandis que la porte et le seuil nous ouvriront à la dynamique horizontale de la maison. En un sens, avoir une maison renvoie à la propriété et au fait qu’elle appartienne à son propriétaire. Dans le langage courant, l’appartenance désigne un lien de possession. Le terme appartenance est un ancien synonyme de dépendances et il prend même la signification de « maison » et de « propriétés dépendantes ». On dira : « Il habite un joli château, ancienne appartenance de Diane de Poitiers, et il en possède la terre et les appartenances. » En plus de désigner la possession et l’appropriation, la notion d’appartenance est également étudiée par le biais de l’identité sociale. En référence aux différents groupes d’identification d’un individu, on parlera ainsi d’appartenances culturelles et sociales. C’est en ce sens que le sociologue Michel Bonetti examine les multiples appartenances de chaque individu eu égard aux lieux d’habitation. Il soutient, comme plusieurs psychologues et sociologues, que « l’habitat sert de support au Le Scouarnec. Habiter Demeurer Appartenir Collection du Cirp Volume 1, 2007, pp. 79 à 114 ISBN 978-0-9781738-7-6 80 développement des identités individuelles et collectives, à travers les significations qui lui sont attachées2 ». Habiter une maison détermine alors un moyen d’expression du soi et un cheminement identitaire. Dans ce contexte, l’appartenance se limite à l’appropriation d’un lieu et à sa personnalisation, c’est-à-dire à la prise de possession matérielle et psychologique d’un espace et à son aménagement par la personne afin que celle-ci s’y identifie. La relation sous-jacente entre soi et un ordre plus englobant ne semble pas être autrement thématisée qu’en termes d’une conception de l’identité sociale. En la limitant à la possession, à l’adhésion au groupe ou à l’identification, nous perdons l’essentiel de la notion d’appartenance. Certes, l’appropriation d’une maison et son aménagement concret relèvent d’un sens de l’appartenir, qui rejoint l’un des sens du verbe habiter, du latin habitare : « occuper un lieu » — et qui s’apparente au verbe habeo : « avoir, posséder ». Ainsi, habiter nous ramène également à l’idée d’occupation et de possession. Or, l’acte habiter ne se limite pas plus au fait de loger que la possession et l’identification définissent l’appartenance. Voyons donc en quoi consiste l’essence de l’habiter, du demeurer et de l’appartenir. 1. Toiture : s’abriter chez soi « L’axe imaginaire auquel il s’est identifié pour tracer le contour de sa maison se dresse à la verticale, et quand il devra couvrir son espace, il hissera la pointe de son toit au plus haut de cet axe dans un genre d’union du bas vers le haut3. » OLIVIER MARC Avoir un toit, c’est habiter dans son sens le plus simple. Sans restreindre la symbolique du toit à la possession d’une habitation, reconnaissons que le toit à lui seul évoque toute la maison. La maison est d’abord un toit. Parfois réduit à un simple treillis de feuillage temporaire, il n’y a pas de maison sans toit ; même si la toiture paraît seulement amorcée par des murs mordant dans l’ouverture du ciel. Que se passe-t-il sous ce toit ? 1.1 Sous le toit Emblème de la protection, le toit s’accomplit en qualité d’abri. Mais qu’abrite-t-il ? De quoi protège-t-il ? De toute évidence, des forces hostiles de la Nature que sont pluie, neige et vent, froid et chaleur. Dame Nature reste une vieille dame au visage à double face. On s’en protège lorsqu’elle se fait hostile et dangereuse, on l’invoque lorsqu’elle se fait clémente et généreuse. Depuis les Lumières, l’humain s’efforce de la maîtriser par la technologie, ce qu’auparavant il faisait par des invocations surnaturelles. Toute maison vise à protéger. « Il nous faut maintenant (…) mieux dire les valeurs de protection de la maison contre les forces qui l’assiègent4 », souligne Bachelard dans sa Poétique de l’espace. Il décrit Le Scouarnec. Habiter Demeurer Appartenir Collection du Cirp Volume 1, 2007, pp. 79 à 114 ISBN 978-0-9781738-7-6 81 admirablement bien ces lieux de protection naturelle que sont le nid et la coquille. Véritables lieux naturels de la fonction d’habiter, ils offrent une protection toute providentielle. Pour Bachelard, ces habitats naturels illustrent le repos et la tranquillité. Avec la hutte, la chaumière, puis la maison, ces lieux distillent une profonde intimité protectrice qui appelle l’image du refuge. Décrivant l’asile de Jonas dans une dent creuse de la baleine, Bachelard nous exprime qu’un simple creux suffit pour qu’on rêve d’une habitation. Sous sa plume, le moindre creux et le simple coin deviennent maison. Ainsi dira-t-il que le coin est un « refuge qui nous assure une première valeur de l’être : l’immobilité5 ». Être dans son coin assure une protection trouvée dans l’immobilité et la conscience d’être en paix. Il en va de même pour les coquilles : bien qu’elles soient sans angles, leur rondeur présente une infinité de coins formant encore et toujours une aire de repos, de protection et d’intimité. Tout repli spatial invite au repli intime sur soi-même. La vertu protectrice du creux fonde l’intimité de la maison bachelardienne. La question de l’intimité, traitée plus loin, se fonde sur la dimension protectrice de la maison que partagent les maisons primordiales que sont terrier, caverne et autres habitations troglodytes. Le toit, même rudimentaire, nous apparaît être l’emblème du refuge. Bachelard commente la tempête qui s’abat sur la maison (nommée La Redousse) se défendant contre vents et marées : « Et la maison contre cette meute qui, peu à peu, se déchaîne devient le véritable être d’une humanité pure, l’être qui se défend sans jamais avoir la responsabilité d’attaquer. La Redousse est la résistance de l’homme. Elle est valeur humaine, grandeur de l’Homme6. » La valeur de protection de la maison dépasse largement l’abri contre les intempéries. Bachelard évoque ici une image de résistance à des forces inhumaines. Avec des allures de château fort de la Culture, à la défense des valeurs humaines, la maison symbolise tout autant l’arrachement aux forces hostiles de la Nature qu’aux forces d’une sauvagerie non-civilisée. La maison défenderesse protège le rêveur tout autant que le rêve. Elle permet que « s’ouvre, en dehors de toute rationalité, le champ de l’onirisme7 ». La maison abrite le songe et la rêverie qui, autrement, seraient emportés par un monde naturalisant ou appropriés par un monde rationalisant. Ainsi, la maison et sa toiture représentent l’abri sous lequel vient s’unifier l’être. N’est-ce pas ainsi qu’il faut comprendre Bachelard parlant de la qualité unificatrice de la maison ? « Sans elle, l’homme serait un être dispersé. La maison maintient l’homme à travers les orages du ciel et les orages de la vie8. » La maison abrite donc la vie humaine. Nous sommes accueillis, déposés dans le berceau de la maison. La vie, dira Bachelard, commence « enfermée, protégée toute tiède dans le giron de la maison9 ». Nous avons tous habité cette maison natale du giron maternel qui apporte chaleur et protection, et forge notre intimité et notre identité. La fonction protectrice du toit renvoie à une qualité enveloppante. Ainsi, tel un vêtement, la toiture se nomme parfois couverture. Ne dit-on pas parfois que le toit est un revêtement ? La protection offerte par le toit suggère une capacité de confiance. Reposer tranquille sous le toit, c’est abriter seul en présence d’un autre symbolisé par le toit. Ainsi, abrité sous le toit, l’enfant repose dans le calme bienveillant des bras de la maison. En reposant seul, il Le Scouarnec. Habiter Demeurer Appartenir Collection du Cirp Volume 1, 2007, pp. uploads/Litterature/ habiter-demeurer-appartenir.pdf

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