Élisabeth Roudinesco Psychanalyse et homosexualité : réflexions sur le désir pe

Élisabeth Roudinesco Psychanalyse et homosexualité : réflexions sur le désir pervers, l’injure et la fonction paternelle 1 ENTRETIEN AVEC FRANÇOIS POMMIER François Pommier : Élisabeth Roudinesco vous couvrez le champ de plu- sieurs disciplines, vous êtes historienne et psychanalyste. Comme vous le dites, notamment dans votre dernier ouvrage, vous vous situez entre la phi- losophie, la science des textes et l’histoire. Vous êtes chargée de cours à l’É- cole pratique des hautes études et auteur de plusieurs ouvrages publiés chez Fayard, parmi lesquels Histoire de la psychanalyse en France (2 volumes), Pour- quoi la psychanalyse ?, Dictionnaire de la psychanalyse (avec Michel Plon), sans parler de votre tout récent ouvrage De quoi demain… Dialogue, dans lequel vous dialoguez avec Jacques Derrida sur la psychanalyse et son avenir, sur l’antisémitisme, sur la famille que vous appelez « désordonnée ». Vous considérez qu’à partir du moment où une réalité prend corps, la psychanalyse, comme toute autre discipline, dites-vous, devrait la penser, l’interpréter et la prendre en compte sans la condamner par avance. Vous dites cela à propos du problème très spécifique des enfants de couples homo- sexuels. Mais vous prenez parti également à propos de l’homosexualité en général et des psychanalystes homosexuels en particulier. Freud a concilié une conception structurale de l’homosexualité avec les données anthropolo- giques. L’un de ses grands combats a été en effet de dégager l’homosexualité des notions de tare et de péché, d’en faire un choix sexuel comme un autre. Cliniques méditerranéennes, 65-2002 Élisabeth Roudinesco, psychanalyste, historienne, EPHE, université de Paris VII, 89 avenue Denfert- Rochereau, 75014 Paris. 1. La transcription de cet entretien a été réalisée par Éliane Pons. Il ne la regardait pas moins comme un drame et semble ne l’avoir fait sortir de la maladie que pour la situer dans le cadre des tragédies. Peut-on alors considérer, comme vous le faites, que Freud s’inscrit dans la longue lignée des défenseurs des homosexuels ? Ce sera ma première question. Élisabeth Roudinesco : J’ai toujours considéré que Freud était un émanci- pateur de l’homme en général et des femmes en particulier. Certes, il ne pou- vait imaginer ce que serait le destin des hommes et des femmes au XXIe siècle. Mais, dans les réunions de la Société psychologique du mercredi, qui se tenaient à son domicile au début du siècle, Freud réprouvait par exemple la misogynie de certains de ses disciples. Ainsi, dans une conférence de 1907 consacrée à la question des « femmes médecins », on trouve des prises de positions extravagantes. Fritz Wittels déclare par exemple qu’une femme qui veut devenir médecin, et donc exercer un métier semblable à ceux des hommes, cherche en réalité à sortir de sa condition « naturelle ». Elle risque alors de se nuire à elle-même : elle est forcément « hystérique », névrosée et jamais on ne devrait l’autoriser à poursuivre des études. La femme, selon lui, est destinée exclusivement à procréer. En outre, si une femme devient psy- chiatre, toujours selon Wittels, elle ne saura jamais comprendre la psycholo- gie des hommes. À cela, Paul Federn oppose l’idée que les femmes ont parfaitement le droit de travailler mais il dit aussitôt qu’une femme médecin ne devrait pas être autorisée à palper les organes génitaux d’un homme. La discussion est passionnante car elle montre à quel point les premiers dis- ciples de Freud sont divisés sur la question de l’émancipation des femmes et combien ils sont naïfs. Quant à Freud, il est résolument moderne. Après avoir reproché à Wit- tels son manque de galanterie, il affirme que la civilisation a chargé la femme d’un fardeau plus lourd que celui des hommes (la reproduction) et tout en restant persuadé que les femmes ne peuvent pas égaler les hommes dans la sublimation de la sexualité – et donc dans la créativité – il dénonce, dans la misogynie des hommes, une attitude infantile 2. Notons qu’il changera d’avis sur la possibilité de sublimation des femmes et ne cessera ensuite d’admirer des femmes exceptionnelles, aussi bien par leur talent intellectuel (Lou Andreas-Salomé) que par leur vertu « virile » (Marie Bonaparte). S’agissant de l’homosexualité, Freud adopte une attitude identique. Il franchit un grand pas en refusant de classer celle-ci parmi les « tares » ou les « anomalies » de la sexualité, comme le faisaient les sexologues de son temps. Il ne considère pas que les homosexuels commettent des « actes contre CLINIQUES MÉDITERRANÉENNES 65-2002 8 2. Les Premiers psychanalystes. Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, vol. 1, 1906-1908, Paris, Gallimard, 1976. nature ». Il refuse toute forme de stigmatisation fondée sur la notion de « dégénérescence ». En d’autres termes, il ne sépare pas les homosexuels des autres êtres humains et considère que chaque sujet peut être porteur de ce choix, du fait de l’existence en chacun de nous d’une bisexualité psychique. À certains moments, Freud n’exclut pas l’existence d’une prédisposition organique dans la genèse de l’homosexualité, bien qu’il reste persuadé que pour un homme, comme pour une femme, le fait d’être élevé par des femmes favorise l’homosexualité. Autrement dit, si l’homme au sens freudien est marqué par la tragédie du désir, l’homosexuel n’est autre, au regard de ce tra- gique humain en général, qu’un sujet plus tragique encore que ne l’est le névrosé ordinaire, puisque son choix sexuel le met au ban de la société bour- geoise. Son seul recours est alors de devenir un créateur afin d’assumer le drame qui est le sien. On trouve cette position dans l’ouvrage que Freud consacre à Léonard de Vinci 3. Et c’est dans ce livre de 1910 qu’il renonce à utiliser le mot « inverti », au profit du terme d’homosexualité. Freud ne classe pas l’homosexualité en tant que telle dans la catégorie des perversions sexuelles et il condamne toutes les formes de discriminations qui pèsent sur les homosexuels de son temps. À cet égard, il universalise la caté- gorie de la perversion et ne la réserve pas aux homosexuels, bien que les homosexuels soient souvent à ses yeux des pervers. Elle est partagée par les deux sexes puisqu’elle ne se résume pas à une perversion sexuelle. L’univer- salisme freudien est donc beaucoup plus progressiste que le différencialisme des sexologues et des psychiatres de la fin du XIXe siècle qui traitent les homo- sexuels comme des « anormaux » ou comme des malades mentaux, recon- duisant ainsi la catégorie chrétienne du sodomite, maudit parmi les maudits, et coupable de tous les péchés 4. L’homosexuel freudien est un sujet civilisé, un sujet dont la civilisation a besoin puisqu’il est en quelque sorte l’incarnation du sublime. Freud rejoint ici une certaine conception grecque de l’homosexualité. En ce sens, il est un émancipateur. Mais il est bien évident qu’il ne peut pas imaginer qu’un jour les homosexuels voudront se « normaliser » au point de ne plus refouler leur désir d’enfant et de se projeter dans le modèle d’un familialisme bourgeois autrefois honni et rejeté. On peut d’ailleurs faire l’hypothèse que Freud renoncerait aujourd’hui à de nombreuses thèses qu’il avait adoptées, notam- ment celle selon laquelle le fait d’être élevée par des femmes favoriserait PSYCHANALYSE ET HOMOSEXUALITÉ : RÉFLEXIONS SUR LE DÉSIR PERVERS 9 3. Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Paris, Gallimard ; Un Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (1910), Paris, Gallimard, 1987. 4. Voir aussi : Sandor Ferenczi, « États sexuels intermédiaires », (1905), dans Les Écrits de Buda- pest, Paris, EPEL, 1994, p. 243-256 ; « L’homoérotisme : nosologie de l’homosexualité masculine », dans Psychanalyse II. Œuvres complètes 1913-1919, Paris, Payot, 1970, p. 117-130. pour les enfants un choix homosexuel. L’expérience montre que ce n’est pas le cas et Freud, toujours très attaché à une certaine conception de l’expérience (non expérimentale), aurait pris en compte les expériences actuelles des couples homosexuels qui élèvent des enfants. En 1920, à propos d’une jeune fille viennoise 5 qu’il a eue en traitement parce qu’elle aimait une femme et que ses parents voulaient obliger à se marier, Freud donne sa définition canonique de l’homosexualité qui récuse toutes les thèses sexologiques sur l’« état intermédiaire », le « troisième sexe » ou « l’âme féminine dans un corps d’homme ». À ses yeux, elle est la consé- quence de la bisexualité humaine et elle existe à l’état latent chez tous les hétérosexuels. Quand elle devient un choix d’objet exclusif, elle a pour ori- gine chez la fille une fixation infantile à la mère et une déception à l’égard du père. Dans ce texte, Freud apporte un éclairage clinique à cette question en montrant qu’il est vain de chercher à « guérir » un sujet de son homosexua- lité quand celle-ci est installée et que la cure psychanalytique ne doit en aucun cas être menée avec un tel objectif. Un an plus tard, dans Psychologie de masses et analyse du moi 6, il donne une définition plus claire de l’homosexualité masculine : elle survient après la puberté quand s’est produit, durant l’enfance, un lien intense entre le fils et sa mère. Au lieu de uploads/Litterature/ roudinesco.pdf

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