La notion d’entité en tant qu’obstacle épistémologique. Bachelard, la mécanique

La notion d’entité en tant qu’obstacle épistémologique. Bachelard, la mécanique quantique et la logique. Christian de Ronde et Vincent Bontems Résumé : La mécanique quantique résiste à une interprétation directe en termes d’entités classiques. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à l’interpréter en relation avec la réalité physique. La notion d’entité a été élaborée pour expliquer le monde physique en lui appliquant trois principes logiques et ontologiques : les principes d’existence, de non-contradiction, et d’identité. Gaston Bachelard a identifié cela comme un obstacle épistémologique, celui du « substantialisme » : la tendance spontanée à prendre les objets de la mécanique quantique pour des « choses », pour des miniatures de l’objet classique. La théorie quantique met en crise l’entité comme corrélat ontologique de la physique et, du même coup, toute la représentation classique issue de l’expérience macroscopique du monde. Dans cet article, nous entendons analyser en détail les contraintes que le formalisme de la mécanique quantique impose à ses interprètes et comment celles-ci doivent être prises en compte pour élaborer un nouveau schématisme. La mécanique quantique résiste à toute interprétation directe en termes d’entités classiques, cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à interpréter sa fonction d’onde en relation avec la réalité physique. Le concept d’entité, c’est-à-dire d’un objet individuel doté d’une identité permanente, n’épuise pas nécessairement la réalité physique. Même s’il faut en reconnaître l’importance en physique classique, l’entité apparaît, dans le contexte de la mécanique quantique, comme ce que Bachelard appelle un « obstacle épistémologique »1, c’est-à-dire une idée ou une image qui entrave nos possibilités de penser le réel selon les exigences de la raison expérimentale, en l’occurrence selon l’accord des équations et des expérimentations en microphysique. L’obstacle est d’autant plus grand qu’il ne s’agit pas seulement d’une notion issue du sens commun. Certains obstacles épistémologiques résident au commencement de la science ; une fois la rupture épistémologique initiale accomplie, ils s’estompent ; tandis que d’autres sont formés par les schèmes de la science sédimentés sous forme d’évidences, qui font obstacle au progrès de la science quand une nouvelle rupture s’impose pour réinventer les schèmes appliqués au réel. Comme l’a souligné Dardo Scavino : « Il est probable que ni la philosophie ni la science ne peuvent se soustraire tout-à-fait au sens commun d’une époque et à certaines images trop prégnantes. C’est ce que Gaston Bachelard nommait les ‘obstacles épistémologiques’. Toutefois, prenons garde quand il parle ‘d’obstacles’, car cela ne signifie pas que ces images ne puissent servir à élaborer une théorie à un moment donné »2 1 Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique, Paris, Vrin, 1999 (1938). 2 Dardo Scavino, La filosofía actual, Buenos Aires, Paidos, 2000, p. 233-234. Aristote élabora la notion d’entité pour expliquer le mouvement (le changement) en lui appliquant trois principes logiques et ontologiques3 : les principes d’existence, de non-contradiction, et d’identité4. Toutefois, après avoir permis la logicisation de la physique aristotélicienne, l’entité n’a pas disparu lors de la rupture galiléenne, au contraire, elle a permis d’identifier le corrélat ontologique des équations de la physique classique (les points massiques, les ondes dans un fluide). La congruence des principes logiques et ontologiques a été conservée par la notion de « substance », définie par Kant comme une « analogie de l’expérience » ayant pour fonction d’unifier et de totaliser les phénomènes en leur conférant une eccéité, c’est-à-dire une identité à soi au cours du temps. La substance justifie la stabilité des objets de connaissance auxquels on applique les mêmes trois principes. L’entité, la substance, ou tout autre nom qu’on donnera à ce concept, se constitue donc comme le point d’application de la logique à une ontologie substantialiste, qui correspond au réalisme spontané comme à la géométrie élémentaire ou à la projection des équations classiques5. L’entité est ainsi un obstacle de premier et de second ordre pour penser la relation au réel de la mécanique quantique, car celle-ci rompt avec les échelles de la perception ordinaire des « choses », mais aussi avec la schématisation classique de la réalité physique sous la forme d’un système d’entités. En 1932, dans « Noumène et microphysique », Bachelard a analysé cet obstacle sous le nom de « substantialisme » : le substantialisme est la tendance spontanée à prendre les objets de la mécanique quantique pour des « choses », c’est-à-dire pour des miniatures de l’objet classique. Dans la mesure où elle décourage ce type d’interprétation, sans interdire une visée réaliste qui s’en dissocierait, la mécanique quantique invite à se former l’idée d’un « réalisme sans substance »6. Devant cette perspective abyssale, il faut reconnaître, avec Constantin Piron7, que la rupture épistémologique décisive que représente la mécanique quantique n’est pas encore parfaitement comprise, ni intégrée, par les physiciens et les philosophes des sciences. La théorie quantique remet en cause l’entité comme corrélat ontologique de la physique et, du même coup, toute la représentation classique issue de l’expérience macroscopique du monde. Cette représentation fondamentalement substantialiste est difficile à corriger : elle repose sur l’expérience quotidienne des choses, ainsi que sur le langage qui l’exprime, celui-ci faisant le lien avec la science en assimilant les entités physiques à des substances. La structure même du langage génère toute une ontologie 3 Samuel Sambursky, The Physical World of the Greeks, Princeton, Princeton University Press, 1988. 4 Karin Verlest et Bob Coecke, « Early Greek Thought and perspectives for the Interpretation of Quantum Mechanics: Preliminaries to an Ontological Approach » in The Blue Book of Einstein Meets Magritte, Dordrecht, D. Aerts (dir), Kluwer Academic Publishers. 1999, p. 167: « Les trois principes fondamentaux de la logique classique (aristotélicienne) : l’existence des objets de connaissance, le principe de non- contradiction et le principe d’identité, correspondent tous à un aspect fondamental de son ontologie. Cela s’illustre par les trois usages possibles du verbe ‘être’ : d’existence, de prédication, et d’identité. Le syllogisme aristotélicien commence toujours par l’affirmation d’une existence : quelque chose est. Le principe de non-contradiction porte sur la façon dont on peut parler validement de cet objet (lui attribuer des prédicats), c’est-à-dire sur la vérité et la fausseté de sa possession de telle propriété, et non sur son existence proprement dite. Le principe d’identité établit que l’entité est identique à elle-même à tout moment (a=a), garantissant ainsi la stabilité nécessaire pour la nommer (l’identifier) ». 5 Gaston Bachelard, La Philosophie du non. Essai d’une philosophie du nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, 1975 (1940), p. 108 : « l’importance de la solidarité que nous avons déjà marquée entre la géométrie euclidienne, la logique aristotélicienne et la métaphysique kantienne ». 6 Gaston Bachelard, Essai sur la connaissance approchée, Paris, Vrin, 1973 (1928), p. 298. 7 Constantin Piron, « Quanta and Relativity: Two Failed Revolutions » in The White Book of Einstein Meets Magritte, Dordrecht, D. Aerts J. Broekaert and E. Mathijs (dir), Kluwer Academic Publishers, 1999, p. 107-112. spontanée, et les substantifs induisent, en particulier, la présupposition que le monde est composé de substances. Même si la science classique a rompu avec nombre d’obstacles issus de l’observation naïve, le langage ordinaire convient encore assez bien à la traduction de ses équations en termes d’entités. Pour Peter Harman8, l’évolution des théories physiques, depuis Galilée jusqu’à Maxwell, rend cette traduction de plus en plus indirecte : la physique mathématique s’est éloignée des grandeurs rapportables à des substances vers des grandeurs dynamiques. L’interprétation de ces théories reste néanmoins formulée dans un langage qui porte la marque et charrie les obstacles d’un « monde classique ». La mécanique quantique apparaît au-delà des limites de ce type de représentation, et sa traduction ontologique est en attente de la langue qui sera capable d’exprimer sa puissance conceptuelle. Dans cet article, nous entendons analyser certaines contraintes que le formalisme de la mécanique quantique impose à ses interprètes s’ils se réfèrent à des « entités ». Ce sont les contraintes formelles qui, à nos yeux, doivent être prises en compte pour élaborer un nouveau schématisme. Du point de vue métaphysique, cela revient à expliciter les conditions sous lesquelles le « réalisme sans substances » de Bachelard est envisageable. Cela rejoint l’idée originale de Hugh Everett selon laquelle la mécanique quantique devrait produire sa propre interprétation sans qu’il soit nécessaire de lui adjoindre une « théorie de la mesure » ou tout autre dispositif ad hoc. De ce point de vue, le problème n’est plus de savoir comment la mécanique quantique peut être pensée en termes d’entités, mais plutôt de savoir à quelles conditions, et selon quels concepts, la mécanique quantique peut être pensée comme une théorie physique, c’est-à-dire comme la représentation fidèle d’une réalité physique indépendante des représentations classiques. L’indétermination en lieu et place de la détermination Le principe ontologique fondamental de la logique classique aristotélicienne est la position d’existence, c’est-à-dire la présupposition que « quelque chose est ». Que ce soit ou non une entité, une chose à laquelle on puisse accorder unité et identité, demeure un enjeu et, à cette question de la réciprocité de l’être et de l’un, Aristote répond par l’affirmative : dire que quelque chose est uploads/Philosophie/ christian-de-ronde-et-bothems-bachelard-la-mecanique-quantique-et-la-l.pdf

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