Bulletin suisse de linguistique appliquée © 2013 Centre de linguistique appliqu
Bulletin suisse de linguistique appliquée © 2013 Centre de linguistique appliquée No 98, 2013, 155-179 • ISSN 1023-2044 Université de Neuchâtel Former les élèves à argumenter et à prendre leur place dans l'espace public: l'enseignement du débat à l'école Jean-François DE PIETRO Institut de recherche et de documentation pédagogique (IRDP) Faubourg de l'Hôpital 43, 2000 Neuchâtel, Suisse jean-francois.depietro@irdp.ch Roxane GAGNON FPSE, Université de Genève 40 Boulevard du Pont d'Arve 1211-4 Genève, Suisse roxane.gagnon@unige.ch This contribution illustrates how, by the use of oral debates in the classroom, Swiss francophone students are progressively introduced to the public space. After a brief historical survey of educational practices in argumentation, we present our theoretical framework based on Socio- Discursive Interactionism. From this perspective, we demonstrate how concepts such as discursive genre, didactic sequence and the didactic model are necessary tools in teaching and learning oral argumentation. Using data from different studies, we also illustrate how public debate can be used practically in the French classroom and how it strengthens learning in argumentation. Keywords: teaching, learning, development, genre, debate, didactic sequence Avant-propos Cet article a pour but d'examiner comment l'école romande tente de former les élèves au débat et de les doter de capacités argumentatives adéquates afin qu'ils puissent, progressivement, d'une manière qui soit à la fois performante et socialement constructive, participer à la constitution de l'espace public. Nous nous appuierons pour ce faire sur diverses recherches, en particulier celles qui ont préparé, accompagné ou évalué l'élaboration et l'introduction, dans le cadre de l'école romande, de moyens d'enseignement de l'expression écrite ou orale et, entre autres, du débat en tant que genre socialement reconnu et historiquement constitué. Les exemples présentés, empruntés à l'une ou l'autre de ces recherches, nous serviront ainsi à illustrer, de manière très concrète, une conception didactique, socioconstructiviste, de l'enseignement et de l’apprentissage du débat, laquelle vise à préparer concrètement les élèves à participer dans leur vie future à la constitution d'un espace public basé non pas sur la confrontation stérile de positions tranchées et définitives, mais sur la construction collective d'une position commune et négociée par l'outil sémiotique que devrait constituer le débat public régulé. Publié dans Bulletin VALS-ASLA 98, 155-179, 2013, source qui doit être utilisée pour toute référence à ce travail 156 Former les élèves à argumenter et à prendre leur place dans l'espace public Ce texte – qui revient de fait à introduire une réflexion didactique dans la thématique générale du numéro – a été conçu comme une synthèse de nombreuses recherches (deux projets FNRS, mémoires et thèse, etc.) menées autour de l'enseignement du débat1. Il est dès lors impossible de présenter à chaque fois les contextes et conditions précis de recueil des données. Mais, conséquemment, nous resterons prudents dans l'interprétation de nos exemples. En fait, la présence d'exemples se justifie afin d'illustrer des phénomènes qui – par le simple fait qu'ils ont existé, une fois au moins – ouvrent un espace à l'action didactique. Globalement, notre méthodologie d'analyse des données est essentiellement qualitative (analyse conversationnelle, interactionnisme socio-discursif) et permet de repérer ces phénomènes qui fondent des hypothèses didactiques. De cas en cas, lorsque cela s'avère pertinent, nous fournirons cependant quelques informations complémentaires à propos de nos contextes de recherche. Nous aborderons successivement (1) la place actuelle de l'argumentation, et du débat, dans l'enseignement en Suisse romande; (2) le cadre théorique et méthodologique de nos travaux, en insistant sur la notion de genre qui est au cœur de notre conception du langage comme outil sémiotique socialement inscrit; (3) une description succincte de ce que les élèves savent déjà faire lorsqu'ils débattent, dans le but, principalement, de faire apparaitre ce qu'il leur reste à apprendre; (4) une réflexion sur les contenus qui, dans le cadre scolaire, peuvent être choisis pour travailler le débat. Nous présenterons ensuite le dispositif que nous avons mis en place, dans le contexte de l'école romande, pour répondre aux attentes sociales et aux conceptions didactiques présentées (5) et quelques résultats portant sur les apprentissages des élèves dans le cadre d’un enseignement fondé sur un tel dispositif (6). En guise de conclusion (7), nous reviendrons sur le rôle de l'école dans la formation des citoyens participant, par leurs discours, à la constitution d'un espace public favorisant le vivre ensemble et l'élaboration collective de connaissances et de solutions nouvelles. Notre article vise, en définitive, à répondre aux questions suivantes: faut-il enseigner aux élèves à débattre? Et, d'abord, peut-on enseigner cela? Si oui, comment? 1. L’enseignement de l’argumentation dans l’école suisse Comme dans les autres pays francophones, ce n’est que depuis une vingtaine d'années que des propositions concrètes en vue d’enseigner des compétences discursives ont été développées. Dans un premier temps, ces propositions étaient orientées vers la "communication", en mettant en 1 Voir Dolz & Schneuwly (1998); de Pietro (2007); Fasel Lauzon, Pochon-Berger & Pekarek Doehler (2008); Gagnon (2010); Pollo (2000); etc. Jean-François DE PIETRO & Roxane GAGNON 157 évidence ses différents paramètres (importance du destinataire, actes de langage, etc.2), mais cette notion de communication y était définie de manière trop générale et pas franchement opératoire. Dès les années 90, sous l’impulsion de travaux linguistiques et psycholinguistiques, l’accent a été mis sur les activités de production textuelle (écrite et orale), généralement caractérisée en termes de types (discours narratif, descriptif, argumentatif, etc.3); le type argumentatif était certes abordé, mais un peu comme une cerise sur le gâteau, à la fin du secondaire I, lorsque les types perçus comme plus accessibles aux élèves – le narratif en particulier – étaient censés être maitrisés (Brassart 1992). Depuis 10 ans environ, c’est plutôt en référence à des genres textuels (compte rendu, lettre d’opinion, récit, débat, texte encyclopédique, exposé, etc.) que la multiplicité des capacités mises en jeu dans le processus de production (et de réception) est organisée. De plus, il est également prôné aujourd’hui qu’une diversité de genres – y compris argumentatifs – soit abordés dès le début des apprentissages4. Les nouveaux textes de référence pour l’enseignement du français, récemment élaborés par la Conférence intercantonale de l’Instruction publique (CIIP), prennent en compte ces développements. Le document Enseignement/apprentissage du français en Suisse romande: Orientations, édité par la Conférence intercantonale de l'instruction publique (CIIP) en 2006, atteste d’un objectif prioritaire de la classe de français: "apprendre à produire et à comprendre des textes divers en tenant compte des règles de fonctionnement de la langue, à l’oral comme à l’écrit" (2006: 9). Le nouveau Plan d’études romand (PER) privilégie aussi une entrée communicative, centrée sur les genres de textes sociaux publics. C’est donc autour de ces genres textuels – dont certains reposent directement sur des capacités argumentatives – que devrait aujourd’hui être organisé l’enseignement. Cependant, au-delà de ces textes programmatiques, il faut souligner que les pratiques dans les classes ne correspondent pas nécessairement à ce qui est décrit ici. Par exemple, une étude conduite dans les années 90 montrait que les enseignants reconnaissaient certes l’importance des activités d’expression, mais qu’ils peinaient en revanche à les mettre en œuvre dans leur enseignement; et, lorsqu’ils mettaient en pratique de telles activités, à l’oral par exemple, c’était l’exposé, la narration, le vocabulaire qui étaient traités – et non l’argumentation, quand bien même celle-ci était perçue comme "très importante" (de Pietro & Wirthner 1996 et 1998). Aujourd'hui encore, l’observation des pratiques montre que les activités d’expression réalisées en 2 Voir par exemple Grisay & Delandshere (1979) ou, dans le FLE, Debyser (1980). 3 Voir notamment les écrits de J.-M. Adam (1992/2001). 4 Voir, par exemple, les travaux sur la progression en argumentation de Dolz (1995), Golder (1996) & Garcia-Debanc (1996 et 1996/1997). 158 Former les élèves à argumenter et à prendre leur place dans l'espace public classe portent surtout sur l’écrit, sur les types narratifs et descriptifs, et qu'elles consistent bien souvent en pures activés de production, sans qu’un véritable travail portant sur les capacités mises en jeu ne soit effectué (Gagnon 2010). Bref, même si l’argumentation et le débat sont loin d’être absents à l’école – entre autres dans le cadre des nouvelles Éducations à… (à la santé, à la citoyenneté5, etc.) ou à l’intérieur de disciplines telles que l’histoire, la géographie, la philosophie ou les sciences de la nature –, et même si les orientations actuelles de l’enseignement semblent plutôt positives à cet égard, ces genres ne font guère l’objet d’un enseignement structuré, systématique dans la classe de français. En outre ils restent encore largement destinés aux derniers degrés de la scolarité, voire aux "meilleurs" élèves, l’exemple le plus parlant étant l’exercice de la dissertation proposé exclusivement aux classes de collège ou de lycée. 2. Cadre théorique et méthodologique C’est donc dans ce contexte qu'ont été développées les diverses recherches sur lesquelles se base cet article et qui, toutes, concernent, sous des modalités diverses, l'enseignement et l’apprentissage du débat (et d'autres genres textuels oraux ou écrits) dans l'école romande6. La recherche de base, réalisée dans les années 90, s'inscrit très concrètement dans le contexte décrit à la section 1 ci-avant. Elle répondait alors à une forte demande des enseignants, qui souhaitaient disposer de moyens d’enseignement pour l’expression uploads/Philosophie/ de-pietro-jean-fran-ois-former-les-l-ves-argumenter-et-prendre-leur-place-dans-l-espace-public-l-enseignement-du-d-bat-l-cole-20150115.pdf
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- Publié le Sep 11, 2021
- Catégorie Philosophy / Philo...
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