PIERRE HADOT (1922-2010) La philosophie comme « art de vivre » Thierry Paquot C

PIERRE HADOT (1922-2010) La philosophie comme « art de vivre » Thierry Paquot CNRS Éditions | « Hermès, La Revue » 2010/2 n° 57 | pages 187 à 191 ISSN 0767-9513 ISBN 9782271071057 DOI 10.4267/2042/38659 Article disponible en ligne à l'adresse : -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2010-2-page-187.htm -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Distribution électronique Cairn.info pour CNRS Éditions. © CNRS Éditions. Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. 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Cité, aussi bien par André Comte-Sponville que par Michel Onfray, Pierre Hadot est devenu au terme de son œuvre une référence en matière d’art de vivre ; sa présentation des stoïciens et des épicuriens et son attrait pour les « exercices spiri- tuels » en font un philosophe, non pas de bibliothèque, mais du séjour terrestre, une sorte de « sage », qui invite chacun à vivre selon ses propres convictions. Pierre Hadot est né à Paris dans un milieu modeste, il passe son enfance à Reims, dans une ambiance pieuse. Sa mère, catholique très pratiquante, pousse ses trois fils à devenir prêtre, y compris le petit dernier, Pierre, qui abandonnera son sacerdoce en 1952 mais restera marqué par sa formation théologique. Lors de son baccalauréat en 1939, il avait dû commenter une citation de Bergson (« La philosophie n’est pas une construction de système, mais la résolution une fois prise de regarder naïvement en soi et autour de soi »), qu’il adopta et qu’il mention- nera fréquemment comme ayant été un détonateur le conduisant à consacrer sa vie à la philosophie. Au début de la guerre, il étudie au séminaire, où il apprécie l’His- toire littéraire du sentiment religieux de l’abbé Bremond et la poésie des mystiques, avant d’effectuer le service du travail obligatoire (STO) en France, à l’usine de répara- tion des locomotives de Vitry-sur-Seine. Là, il devient ajusteur, travaille de ses mains et sympathise avec des ouvriers. Ordonné à l’automne 1944, il est nommé professeur de philosophie au grand séminaire et dans un pensionnat de jeunes filles, tout en poursuivant ses études à l’Institut catholique et à la Sorbonne, où ses professeurs sont Albert Bayet, René Le Senne, Georges Davy, Raymond Bayer, Henri-Charles Puech… Il assiste également à de nombreuses conférences (Gabriel Marcel, Henri-Irénée Marrou, Albert Camus, Nicolas Berdiaev, etc.) et lit Maritain, Gilson, Sartre, Merleau-Ponty et, après bien des tergiversations, décide de s’inscrire en thèse. « J’hésitais, confie-t-il à Jeannie Carlier et Arnold I. Davidson (La Philosophie comme manière de vivre, 2001), entre une thèse sur Rilke et Heidegger, sous la direction de Jean Wahl, et une thèse sur un écrivain néoplatonicien chrétien du IVe siècle de notre ère, très énigmatique, qui est loin d’avoir livré tous ses secrets, Marius Victorinus, sous la direction, offi- ciellement, de Raymond Bayer, mais, en fait, de Paul PIERRE HADOT (1922-2010) LA PHILOSOPHIE COMME « ART DE VIVRE » © CNRS Éditions | Téléchargé le 21/08/2022 sur www.cairn.info (IP: 196.119.191.202) © CNRS Éditions | Téléchargé le 21/08/2022 sur www.cairn.info (IP: 196.119.191.202) Hommages 188 HERMÈS 57, 2010 Henry ; je me suis finalement décidé pour Victorinus. » En 1949, il loge au presbytère de l’église Saint-Séverin, et commence à s’interroger sur l’Église (l’encyclique Humani generis du 12 août 1950 condamne Teilhard de Chardin) qu’il quitte en 1952, avant de se marier l’année suivante, puis de divorcer onze ans plus tard. Il travaille alors au CNRS (tout en rédigeant sa thèse qu’il soutiendra en 1968) et fréquente divers « lieux intellectuels » (la revue Esprit et le groupe de recherches philosophiques de Paul Ricœur, le Centre de recherche psychologique d’Ignace Meyerson, le Collège philosophique de Jean Wahl, où il intervient en 1959 sur Wittgenstein…). En 1963, il rédige un essai pour la collection « La Recherche de l’Absolu », dirigée par Angèle et Georges-Hubert de Radkowski, Plotin ou la simplicité du regard. En 1964, il est élu directeur d’études à l’École pratique des hautes études, section des sciences religieuses, titulaire d’une chaire de Patristique latine. En 1966, il épouse Ilsetraut Marten, spécialiste de Sénèque, avec laquelle il traduira Simplicius et écrira Apprendre à philosopher dans l’antiquité (2004). En 1980, Michel Foucault l’invite à candidater au Collège de France ; son présentateur Paul Veyne convainc sans difficulté les autres professeurs. Élu en 1982, il prononce sa leçon inaugurale en février 1983. Questionné sur sa bibliothèque idéale1, il mentionne les Essais de Montaigne, le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein, les Pensées de Marc Aurèle, Plotin et Goethe. « Plotin voulait voir la lumière elle-même, je me contente, écrit-il, de regarder la lumière illumi- nant les objets, comme Faust contemplait le soleil dans l’arc-en-ciel de la cascade. » À propos de Montaigne, il précise que celui-ci lui « a appris que la réalité humaine est tellement complexe qu’on ne peut la vivre qu’en utili- sant simultanément ou successivement les méthodes les plus différentes : tension et détente, engagement et déta- chement, enthousiasme et réserve, certitude et critique, passion et indifférence. Montaigne est le bréviaire de la philosophie antique, le manuel de l’art de vivre : “C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être”. » Le long travail, érudit et minutieux, qu’il mène sur Marius Victorinus, ainsi que ses commentaires aux traductions de Plotin ou Marc Aurèle s’apparentent plus à la philologie qu’à la philosophie spéculative. Il cherche à retrouver le ton de l’oralité des dialogues philosophiques. Pour lui, la philosophie antique sert à former plutôt qu’à informer, d’où l’importance de la forme « dialogue », comme argumentation-en-acte. Il reconstitue le contexte historico-culturel de l’auteur, analyse l’œuvre et pas seulement le système supposé du philosophe étudié, etc. Il explique à Arnold I. Davidson (Pierre Hadot, l’en- seignement des antiques, l’enseignement des modernes, 2010) ce qu’il entend par « lecture scientifique » : « Ces textes ont été écrits dans des mondes, des univers extrêmement différents du nôtre. Seule une lecture scientifique peut les replacer dans la perspective de la mentalité générale de l’époque, des traditions littéraires, des dogmes philosophiques qui exigent que l’on dise ceci ou cela. Sans commentaire, les textes ne seront pas compris du tout, ou bien mal compris, ou provoqueront l’indignation, chez un lecteur ou un auditeur imbu de la mentalité contemporaine. C’est donc cette lecture scientifique, qui est elle-même un choix éthique, qui permet dans l’enseignement universitaire de lire des textes qui pourront avoir une valeur formatrice. » Dans un autre texte, il précise que le mot « confessions » pour saint Augustin signifie « louanges à Dieu » et non pas « introspection » ou « confidences ». Dans ses entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I. Davison (La Philosophie comme manière de vivre, 2001) qui comprend un long développement autobio- graphique, il expose sa conception de la philosophie, en confiant à ses interlocuteurs : « C’est le problème du philosophe qui, théoriquement, devrait se séparer © CNRS Éditions | Téléchargé le 21/08/2022 sur www.cairn.info (IP: 196.119.191.202) © CNRS Éditions | Téléchargé le 21/08/2022 sur www.cairn.info (IP: 196.119.191.202) Pierre Hadot (1922-2010) HERMÈS 57, 2010 189 du monde, mais qui en fait doit y rentrer et mener la vie quotidienne des autres. Socrate est toujours resté le modèle dans ce domaine-là. Je pense à un beau texte de Plutarque qui dit justement : Socrate était philosophe, non parce qu’il bavardait avec ses amis, qu’il plaisantait avec eux ; il allait aussi sur l’agora, et, après tout cela, il a eu une mort exemplaire. Donc, c’est la pratique de la vie quotidienne de Socrate qui est sa vraie philoso- phie. » Plus loin, il explique, avec une certaine humi- lité : « Ce qui importe, ce n’est pas ce que l’on fait, mais comment on le fait. […] Le présent, c’est le seul moment où nous pouvons agir. » Ainsi, le choix de vie l’emporte sur la sophistication des concepts et l’architecture auda- cieuse de leur assemblage. Il le dit autrement à Arnold I. Davidson (2010) : « Au XXe siècle, Bergson me paraît extrêmement important, parce qu’il conçoit la philoso- phie avant tout comme un acte, une décision, une atti- tude à uploads/Philosophie/ herm-057-0185.pdf

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