Sois mon corps Une lecture contemporaine de la domination et de la servitude ch

Sois mon corps Une lecture contemporaine de la domination et de la servitude chez Hegel Les textes qui suivent ont été d’abord rédigés en anglais. Elsa Boyer a traduit Je texte de Judith Butler en français, Catherine Malabou s’est tra­ duite elle-même. Judith Butler et Catherine Malabou Sois mon corps Une lecture contemporaine de la domination et de la servitude chez Hegel bayard < D Bayard Éditions, 2010. , rue Barbès, 92128 Montrouge cedex ISBN 978-2-227-48144-2 Préliminaire L’étude qui va suivre, consacrée au problème du corps dans la Phénoménologie de l’esprit, a une structure dialogique et une conclusion dialectique, même si « dia­ logue » et « dialectique » ne sont jamais considérés ici comme des notions simples. Les commentateurs ont souvent remarqué que le sujet protagoniste de la Phénoménologie de Vesprit de Hegel soit n’a pas de corps (et se trouve ainsi désincarné dès le début), soit tente de renoncer à son corps au fil de son parcours (et le délègue ainsi aux autres sujets ou même aux autres objets). Le titre Sois mon corps est une manière de porter à la parole, sous la forme d’un impé­ ratif de substitution, cet acte de délégation. La première occurrence de cette formule se trouve dans un essai de Judith Butler consacré à la section « Domination et servitude » de la Phénoménologie de SOIS M O N CORPS l’esprit1 . La formule fait apparaître le corps comme quelque chose qui se redouble, qui a lieu ailleurs, comme ou dans un autre corps. Elle permet de se demander si le corps est une particularité finie — s’il n’est qu une par­ ticularité finie — ou s’il n’est pas plutôt le lieu d’un autre type de relation complexe et contrariée. Penser le corps selon cette relation, ce qui est le but de la présente étude, revient à suggérer qu’il est de la structure du corps d’être hors de lui-même et qu’en conséquence, cet impératif, ou cette exigence — « sois mon corps » — , ne peut jamais être que partiellement satisfait. De fait, l’exi­ gence engendre une perpétuelle contrainte : bien qu’il n’y ait pas de corps qui soit mien sans le corps de l’autre, il n’y a pas de désappropriation définitive pos­ sible de mon corps, non plus que d’appropriation défi­ nitive possible du corps de l’autre. La présente étude est coécrite de la manière suivante : elle contient deux essais et deux réponses. Les deux essais ont été écrits simultanément, puis les réponses sont venues, celle de Catherine Malabou d’abord, celle 1. « Indépendance et dépendance de la conscience de soi. Domination et servitude », in Phénoménologie de l'esprit, tr. fr. J. Hyppolite, Paris, Aubier, 2 vol., 1947, ici notre traduction de référence, vol. I, p. 155-166. '*■ « Sois mon corps » est la traduction de « You Be My Body for Me », formule qui se trouve dans l’ouvrage de J. Butler, La Vie psychique du pouvoir, Vassujettissement en théories, tr. fr. B. Matthieussent, Paris, éd. Léo Scheer, 2004, au chapitre « Attachement obstiné, assujettissement corporel, Une relecture de la conscience malheureuse de Hegel », p. 63* 105, p. 69. 8 P R É L I M I N A I R E de Judith Butler ensuite. Chacune a par la suite modifié son essai à la lumière de la discussion engagée lors de cet échange. Pour aborder la question du corps et de son « extério­ rité », nous avons suivi deux directions : Malabou a tout d’abord tenté, dans son essai, de situer la lecture de Hegel proposée par Butler par rapport à d’autres inter­ prétations majeures (celles de Kojève et de Derrida) pour se demander ensuite, conformément à la démarche proposée dans la Vie psychique du pouvoir, si le dernier Foucault, malgré ses déclarations d’anti-hégélianisme, ne finit pas par adopter au sujet du corps une position de structure hégélienne. Pour Foucault, tout sujet qui tente de s’opposer à une forme de pouvoir ne découvre pas seulement qu’il ou elle est conditionné par ce pouvoir même, mais développe en outre, sur la base de ce paradoxe constitutif — exactement comme le dit Hegel — , une pratique du façonnement de soi. Quel Hegel Foucault reprend-il ici cependant ? Est-ce que le Hegel de F« attachement à soi » (compris comme atta­ chement aux conditions de la formation de soi) prend le pas sur un autre Hegel, qui considère au contraire le détachement — et toutes les significations extatiques qui en procèdent — comme fondamental ? Butler retourne à la Phénoménologie pour examiner comment les notions de vie, de forme et de désir SOIS M O N CO RPS circonscrivent chez Hegel le lieu du corps. Elle insiste sur le motif récurrent de la « forme » dans ce développe­ ment. À mesure que les « formes » se rencontrent, le corps perd progressivement son statut d’objet et devient relation contrariée, étant et n’étant pas hors de lui- même. La discussion qui suit porte sur la question de savoir comment et où trouver le corps chez Hegel, comment comprendre la relation entre vie, forme et façonnement de soi. Le soi doit-il demeurer attaché à soi afin de se former ? Doit-il au contraire se détacher de soi ? Com­ ment devons-nous comprendre cette plasticité (selon le terme utilisé par Malabou) ? N’est-elle pas une figure du savoir absolu clairement en relation avec le corps, une condition essentielle du devenir contenue dans cet étant, le corps, qui est à la fois ici et ailleurs, partiellement les deux et jamais pleinement l’un ou l’autre ? Judith Butler et Catherine Malabou Catherine Malabou « D étach e-moi » Introduction Dans la Phénoménologie de l’esprit, les deux substan­ tifs « domination » et « servitude » sont les noms conceptuels que Hegel donne à Γ« attachement » et au « détachement ». Pour prouver qu’elle est une conscience — et non une chose ou un objet — à une autre conscience, la conscience devra « se montrer comme pure négation de sa manière d’être objective, montrer [... ] qu’elle n’est attachée à aucun être-là déterminé, pas plus qu’à la sin­ gularité universelle de l’être-là en général, montrer qu’elle n’est pas attachée à la vie2 ». Ce que Hegel appelle « manière d’être objective » ne peut être compris que comme vie corporelle, attachement au corps. Le maître est l’instance qui se montre capable de rompre cet attachement. Il prouve qu’il n’est « pas attaché à la vie » ; l’esclave en revanche est d’abord esclave de son indéfectible lien à la vie, c’est-à-dire à son corps. 2. Phénoménologie d e / ’esprit, traduction citée, vol. 1, p. 159 (traduction modifiée). 13 SOIS M O N CORPS Au début de la deuxième grande section de la Phéno­ ménologie de l'esprit, intitulée « Conscience de soi », les consciences ne se sont pas véritablement encore rencontrées. Elles sont uniquement préoccupées d’elles- mêmes, attachées à leur propre conservation, « enfon­ cées dans l’être de la vie », dit Hegel. Le terme allemand que Jean Hyppolite traduit par « enfoncées » est plus élé­ gant, il s’agit de « geknüpft », qui signifie « noué ». Les consciences, avant de se rencontrer, sont « nouées » à la vie et ne relèvent pas la tête. La rencontre va avoir lieu, soudainement, presque brutalement, comme Judith le souligne plus bas : « Un individu surgit face à face avec un autre individu. » Pour se reconnaître mutuellement, comme des consciences et non comme de simples choses « enfoncées » dans la vie, nouées à l’existence, les consciences devront donc se prouver l’une à l’autre leur être par la lutte pour la vie et la mort. Elles devront montrer qu’elles peuvent se détacher. La question est la suivante : malgré les dires de Hegel, la dialectique peut-elle réellement à la fois admettre et produire la possibilité d’un détachement absolu de la vie et du corps ou bien l’attachement (servile) apparaît-il toujours chez Hegel en fin de compte comme la vérité de tout détachement ? 14 « D É T A C H E - M O I » En un sens, la réponse de Hegel à cette question est ambiguë. Oui et non, dit Hegel. Oui, puisque le maître n’a pas peur de mettre sa vie en jeu. Non, parce qu’à la fin, comme chacun sait, la position du maître est dialec­ tiquement intenable et se voit dépassée ou relevée par celle de l’esclave. Peut-on, pour plus de clarté, transformer ce « oui et non » en « oui ou non » ? La réponse est difficile et par­ ticipe encore elle aussi, obstinément, du oui et non. Le détachement est bien possible puisque le corps, selon Hegel, est toujours « hors de lui » (außer sich). Ce qui signifie que le corps est dès le départ évacué, expulsé, vécu ailleurs qu’en lui-même. Le détachement du corps a toujours déjà eu lieu. Pour cette raison même, dans la lutte pour la vie et la mort, un uploads/Philosophie/ judith-butler-sois-mon-corps-une-lecture-contemporaine-de-la-domination-et-de-la-servitude-chez-hegel.pdf

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