Loïc DRUENNE 1 Premier bref exposé La Cabale chrétienne De longs siècles durant

Loïc DRUENNE 1 Premier bref exposé La Cabale chrétienne De longs siècles durant, la Cabale a été considérée comme étant exclusivement juive. La mystique du judaïsme s’identifiant généralement à celle-ci, tant les cabalistes que ceux qui les ont étudiés considéraient indistinctement les tendances chrétiennes de la Cabale comme « dérivées, voire illégitimes », et ces derniers ne laissaient généralement pas de place dans leurs ouvrages historiques et autres anthologies à une telle tendance (Coudert 2011; Scholem 1998). Mais la tendance est au changement depuis quelques dizaines d’années : comme dans de nombreux autres domaines des sciences des religions, tant les théories que les outils d’appréhension de la réalité ont évolué, ouvrant la voie à une étude approfondie de la Cabale chrétienne en (et pour) elle- même. Les nouveaux spécialistes de celle-ci se trouvent armés de moyens et d’informations considérables dont ne disposaient pas leurs prédécesseurs, ce qui leur permet de pousser l’analyse et la comparaison beaucoup plus loin. C’est à un article de l’une d’entre eux au sujet de la Cabale chrétienne que nous nous sommes intéressés. Nous commencerons par présenter l’auteure afin de la situer dans son contexte intellectuel ; nous nous intéresserons ensuite au célèbre cabaliste chrétien François Mercure Van Helmont, avant d’approfondir notre connaissance de la Cabale par une présentation de l’important ouvrage que rédigea ce dernier. Trois dernières sections nous permettront de discuter respectivement de l’impact des idées de la Cabale chrétienne, du point de vue du spécialiste de la Cabale Gershom Scholem et, enfin, de ce qu’il est advenu du mouvement en question de nos jours. Loïc DRUENNE 2 Une spécialiste de la Cabale au 17ème siècle Allison P. Coudert, spécialiste des relations judéo-chrétiennes et de la Cabale chrétienne – le sujet qui nous intéresse ici –, est professeure à l’Université de Californie à Davis (États-Unis). À ce titre, elle détient la Chaire Paul et Marie Castelfranco pour le programme en Sciences des Religions de son Université. Elle a notamment écrit sur l’influence de la Cabale sur la pensée proto-scientifique du 17ème siècle au sein du monde juif ainsi que sur les relations entre Chrétiens et Juifs à la même époque. Sa réputation sur notre sujet n’est donc plus à faire. Avec un style familier et une certaine proximité avec son lecteur, Coudert résume en quelques pages son approche personnelle de la Cabale chrétienne, non sans quelques détails personnels et même une pointe d’humour. Van Helmont et sa « science de la combinaison des lettres » Au départ d’un simple conseil de sa directrice de thèse – la très britannique Frances Yates, spécialiste de la pensée magique de la Renaissance, qui avait exploré tout au long du vingtième siècle la relation qui se tramait entre la philosophie, la magie et la science au début de l’époque moderne –, Coudert s’est intéressée à la vie et l’œuvre de l’une des figures de proue de la Cabale chrétienne, François Mercure Van Helmont, né près de Bruxelles en 1614. Fils du célèbre chimiste (et alchimiste) Jean-Baptiste Van Helmont, il était passionné par la Cabale, qu’il considérait comme la theologia prisca, c'est-à-dire la « théologie première » de l’humanité (Bertaud 2009). Poursuivant cette conviction, il étudia en profondeur l’alphabet hébreu, sacré pour les Cabalistes. Il était persuadé que la représentation des lettres de celui-ci illustrait la position exacte prise par la bouche pour les prononcer. Selon lui, l’alphabet hébreu est l’alphabet Loïc DRUENNE 3 naturel par excellence ; il rejoint en cette idée la théorie du Hokhmah-ha-Tseruf d’Abraham Abulafia, qui consiste en une « science de la combinaison des lettres » visant à atteindre un « tout autre niveau de conscience » (Scholem 1968). Figure 1 – Représentation des lettres de l'alphabet hébreu par Van Helmont – Wellcome Library, Londres À cause de ses travaux, Van Helmont fut accusé de répandre la culture et les croyances juives à l’époque de l’Inquisition et emprisonné en 1661 : les idées de la Cabale – notamment au sujet de Dieu, de l’humanité et de l’univers – étaient politiquement incorrectes aux yeux de l’Église d’alors. Cette accusation était cependant erronée, car Van Helmont n’était, comme le rappelle Coudert, ni Juif, ni judaïsant (Coudert 2011). En avance sur les idées de son temps, il était persuadé que chacun peut être sauvé dans sa foi, à la lumière de sa conscience personnelle (Coudert 2004). Il fut libéré un an et demi plus tard, les charges retenues contre lui étant abandonnées. Loïc DRUENNE 4 La « Kabbala Denudata » Entre 1677 et 1684, Van Helmont publie en collaboration avec un autre cabaliste chrétien allemand, Christian Knorr von Rosenroth, une large anthologie intitulée « Kabbala Denudata ». Celle-ci reprend de nombreux textes cabalistiques, européens et non, écrits notamment par Isaac Louria. Elle mêle philosophie, étude de l’hébreu et chimie, dans une perspective de compréhension des deux « grands livres de Dieu » : celui de l’Écriture et celui de la Nature. La « Kabbala Denudata » propose ainsi, notamment, une explication de la manière dont le monde a été créé et a évolué jusqu’à ce qu’il est aujourd’hui. L’humain – ou le Juif, selon le point de vue – y est considéré comme responsable du maintien de la « connexion » entre Dieu et le monde et est ainsi responsabilisé, au-delà de son propre salut, de ce qu’il advient de celle-ci (Idel 1998). Cette idée va parfois bien plus loin, Werblowsky argumentant que dans certaines branches de la Cabale, les rôles respectifs de Dieu et de l’humanité sont inversés, faisant de la seconde le sauveur du premier (Zwi Werblowsky 1992). Animés d’une telle croyance, les Cabalistes chrétiens s’impliquaient profondément dans ce monde, persuadés qu’ils étaient responsables de rendre à celui-ci sa perfection initiale : von Rosenroth et van Helmont, pour ne citer qu’eux, devinrent respectivement Chancelier du prince Auguste de Sulzbach et éditeur des livres de son père. Tous deux s’efforçaient aussi de traduire des textes scientifiques latins en allemand dans le but de « communiquer et partager la connaissance » (Coudert 2011). La Cabale chrétienne est donc bien ancrée dans la concrétude de la réalité, ne faisant aucune distinction entre croyances religieuses, réflexions intellectuelles et activités politiques concrètes. Aucune différence n’était établie par ces auteurs et leurs contemporains entre la théorie et la pratique ; bien au contraire, « l’érudition était un moyen dans l’intérêt supérieur du bien commun » (Coudert 2011). Plutôt Loïc DRUENNE 5 que de croire au plan de Dieu, les Cabalistes chrétiens croyaient au plan de l’homme, rejetant dans le même élan les idées pessimistes de l’époque quant au péché et à l’au-delà. Cette idée, répandue à travers les intellectuels de l’Europe d’alors (Gottfried W. Leibniz, Blaise Pascal, Johann W. von Goethe, John Locke), eut des répercussions jusqu’au développement d’idées postérieures comme celles des Lumières. Coudert explique que la philosophie des Cabalistes chrétiens a permis, par le biais-même de son désir d’obtenir un monde meilleur dès ici-bas, de se débarrasser des croyances qui entravaient le progrès et d’entrer pleinement dans la modernité. Ce dernier argument est sans doute le plus critiquable de l’article de Coudert ; nous en parlerons plus loin. Cabale chrétienne et Lumières Nombreux sont ceux qui pensent que la philosophie rationaliste des Lumières s’est faite au prix d’un rejet des religions sous réserve d’irrationalité ; Coudert asserte cependant que pourtant, la Cabale chrétienne a joué un rôle-clé dans la promotion d’idées centrales de notre société moderne comme celle de la libre destinée, et celle de la possibilité de connaître la nature afin de la domestiquer et d’améliorer la condition humaine. Si cette influence de la Cabale sur le mouvement des Lumières est soutenue par de nombreux auteurs – notamment Scholem, qui ne manque pas de critiquer le mouvement par ailleurs (Scholem et Strauss 2006) –, David Biale (2001) met en doute la pertinence d’une telle supposition : Coudert accorde probablement une influence démesurée aux idées de la Cabale et à la redécouverte de celle-ci (notamment à la suite de la publication de la « Kabbala Denudata ») dans le processus d’émergence des idées modernes. Coudert ajoute cependant que malgré l’antisémitisme régnant en Europe au début de la période moderne, Juifs et Chrétiens ont fortement interagi, participant de ce fait de manière Loïc DRUENNE 6 conjointe à l’émergence d’idées telles que celle de tolérance, dont l’importance est devenue centrale par après dans la société moderne. Plus tard, lors de la Réforme protestante, Cabale juive et Christianisme se seraient davantage rapprochés, les Protestants se tournant vers les écrits juifs à la recherche des racines de leur foi afin d’atteindre un Christianisme épuré de tout ce qu’ils rejetaient dans celui de l’Église catholique. Cela provoqua en conséquence chez eux une certaine « judaïsation » (Coudert 2011). La Cabale pouvait ainsi avoir une influence subversive tant sur les Juifs (Scholem 1954) que sur les Chrétiens (Benz 1979). Un exemple de cette relation étroite entre Cabale et Christianisme peut être trouvé dans l’œuvre de Jean Pic de la Mirandole (1463- 1494), considéré par certains comme le premier cabaliste chrétien d’importance majeure, qui chercha à uploads/Philosophie/ la-cabale-chretienne.pdf

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