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Nous assistons aujourd’hui à un étrange échange entre l’Europe et l’Asie : au moment même où, pour ce qui est de l’infrastructure éco- nomique, la technologie et le capitalisme euro- péens triomphent dans le monde entier, en revanche, en ce qui concerne la superstructure idéologique, l’héritage judéo-chrétien est menacé sur le terrain européen par l’avancée d’une pensée new age « asiatique » qui, sous dif- férents aspects allant du bouddhisme occidenta- lisé – dans lequel on reconnaît le contrepoint contemporain du marxisme occidental (différent du marxisme-léninisme asiatique) – à diverses formes de taoïsme, s’impose comme l’idéologie hégémonique d’un capitalisme global. La nature hautement spéculative des contraires dans ce phénomène de civilisation globale réside dans ce paradoxe : alors que le bouddhisme occidental se présente comme le remède aux tensions stressantes qu’engendrent les dynamiques capitalistes, remède permettant de « décrocher » et de recouvrer la paix inté- rieure, la Gelassenheit, il fonctionne en fait comme le parfait supplément idéologique de ce même capitalisme. Prenons, par exemple, l’idée répandue du « choc du futur », c’est-à-dire le fait que les gens ne parviennent plus à affronter psy- chologiquement le rythme infernal des innova- tions technologiques et des évolutions sociales qui les accompagnent : les choses changent trop vite, nous avons à peine eu le temps de nous adapter à une invention qu’une autre invention l’a déjà supplantée de telle sorte que, de plus en plus, nous manque ce qu’on pourrait appeler une cartographie cognitive. Dans une telle situation, le recours au taoïsme ou au bouddhisme offre une issue bien plus efficace que le repli déses- péré vers de vieilles traditions ; plutôt que de tenter de s’adapter au rythme accéléré des pro- grès technologiques et des bouleversements 51 Les spectres de l’idéologie Slavoj Zizek Slavoj Zizek, chercheur au département de philosophie de l’université de Ljubljana (Slovénie), Visiting professor, Cinema département, New York University (États-Unis) Traduction Annie Bourgois. TITRES D’ACTUALITÉ sociaux, il faut renoncer à toute tentative de gar- der le contrôle sur ce qui change, dénoncer ces tentatives comme relevant de la logique moderne de l’esprit de domination, il faut, au contraire, « se laisser aller », « se lâcher », tout en conser- vant une distance intérieure, voire une indiffé- rence, à l’égard de l’agitation frénétique liée à ce processus, distance qu’accorde la prise de conscience que tous ces bouleversements tech- nologiques et sociaux ne sont in fine que prolifé- rations de semblants dépourvus de substance et qui n’affectent pas le noyau profond de notre être… On est presque tenté, ici, d’exhumer le vieux cliché marxiste réduisant la religion au sta- tut « d’opium du peuple », supplément imagi- naire à la misère terrestre. En effet, le bouddhisme occidental propose un mode médi- tatif qui nous paraît offrir le moyen le plus effi- cace de participer totalement à la dynamique capitaliste, tout en conservant l’apparence de la santé mentale. Si Max Weber vivait de nos jours, je ne doute pas qu’il écrirait un deuxième volume à son Éthique protestante, intitulé l’É- thique taoïste et l’Esprit du capitalisme global. Il apparaît donc que le bouddhisme occi- dental s’accorde parfaitement au mode fétichiste de l’idéologie d’une époque soi-disant « post- idéologique », telle qu’on l’oppose à un mode traditionnel symptomatologique et où le men- songe idéologique qui structure notre perception de la réalité est menacé par les symptômes, en tant que « retour du refoulé », défauts dans le tissu du mensonge idéologique. Le fétiche est en quelque sorte l’envers du symptôme. En d’autres termes, alors que le symptôme est l’exception qui trouble la surface des fausses apparences, le point d’irruption de l’autre scène refoulée, le fétiche, lui, symbolise le mensonge par lequel l’insupportable vérité devient supportable. Pre- nons l’exemple de la mort d’un être cher : dans le cas du symptôme, je refoule cette mort, je tente de ne pas y penser, mais le traumatisme refoulé revient dans le symptôme ; dans le cas du fétiche, au contraire, j’accepte rationnellement et pleinement cette mort tout en m’accrochant au fétiche qui incarne pour moi le désaveu de cette mort. Dans ce sens, le fétiche peut jouer un rôle constructif qui nous permet d’affronter la dure réalité : les fétichistes ne sont pas des rêveurs perdus dans leur monde intérieur, ce sont de solides réalistes, capables d’accepter l’ordre des choses, dans la mesure même où ils ont leur fétiche auquel ils s’accrochent pour annuler l’im- pact cruel de la réalité. Dans le roman mélodra- matique de Nevil Shute sur la Deuxième Guerre mondiale, Requiem pour un roitelet, l’héroïne survit à la mort de son amant sans traumatisme visible, elle poursuit le cours de son existence et est même capable d’en parler rationnellement parce qu’elle conserve le chien qui était le com- pagnon préféré de son amant. Mais, lorsque fina- lement le chien meurt écrasé par un camion, elle s’effondre complètement et tout son monde s’écroule… Dans un style plus classique, on peut citer Germinal de Zola, roman dans lequel l’atta- chement à un lapin aide le révolutionnaire russe Souvarine à survivre ; le lapin est tué et mangé par erreur, et Souvarine, pris de rage, explose violemment. C’est dans ce sens qu’il faut com- prendre que, pour Marx, l’argent est un fétiche : je prétends être un sujet rationnel, pragmatique, pleinement conscient du cours des choses, tandis que l’argent-fétiche représente ma croyance déniée. Parfois, la ligne de partage entre les deux est imperceptible : un objet peut fonctionner comme symptôme (d’un désir refoulé) et presque simultanément comme fétiche (représentant la croyance à laquelle nous avons officiellement renoncé). Ce qui a appartenu à un défunt, un bout de vêtement par exemple, peut fonctionner comme un fétiche dans lequel le défunt continue miraculeusement à vivre et comme un symptôme par lequel sa mort nous est douloureusement rappelée. Cette tension ambiguë n’est-elle pas homologue à celle qu’on rencontre entre l’objet phobique et le fétiche ? Dans les deux cas, le rôle structurel est semblable : si l’élément exception- nel est déplacé, alors tout le système s’écroule. Sans doute l’univers faux du sujet s’effondre-t-il s’il doit affronter la signification de son symp- tôme ; il en va de même pour le sujet privé de Titres d’actualité 52 son fétiche : son acceptation rationnelle du cours des choses s’évanouit. Aussi, quand on nous assène que dans notre époque cynique post-idéo- logique plus personne n’adhère aux idéaux pro- férés, quand nous rencontrons quelqu’un qui se vante d’être guéri de toute croyance, d’accepter la réalité sociale telle qu’elle est, il faudrait tou- jours répondre à ces prétentions par la question : « D’accord, mais où est le fétiche qui vous per- met de prétendre que vous acceptez la réalité telle qu’elle est ? » Le bouddhisme occidental est un de ces fétiches : il vous permet de suivre le rythme effréné du jeu capitaliste tout en mainte- nant le sentiment que vous n’y participez pas, que vous êtes bien conscient de la vanité de ce spectacle et que, ce qui compte vraiment pour vous, c’est la paix de votre for intérieur où seul vous pouvez trouver asile… C’est ainsi que, en dépit d’un triomphe mondial, de son contrôle indéniable du capita- lisme global, la civilisation européenne s’est finalement confondue avec son Autre oriental, perdant toute spécificité. Les discours sur « la fin de l’histoire » ne sont pas qu’un « truc » de jour- nalistes : il est vrai que, aujourd’hui, nous som- brons dans un enfermement débilitant, état dans lequel les contradictions fondamentales qui pola- risaient la pensée européenne semblent s’enfer- rer dans des antinomies aporétiques, chaque pôle s’inversant en son opposé et le recouvrant. Pre- nons, pour commencer, la notion de liberté, com- prise comme liberté de choisir. De nos jours, dans ce que Ulrich Beck nomme la « société réflexive », tous les liens sociaux et les schémas d’interaction, du simple partenariat sexuel à l’identité ethnique, sont perçus comme des rap- ports sujets à improvisation et négociation. Le cas des musulmans, en tant que groupe ethnique, et non religieux, est exemplaire : durant toute l’Histoire de la Yougoslavie, la Bosnie fut le lieu de tensions et de conflits potentiels, scène de la lutte pour le pouvoir entre Serbes et Croates. Le problème venait de ce que, en Bosnie, le groupe le plus important n’était ni celui des Serbes orthodoxes ni celui des Croates catholiques mais celui des musulmans dont l’identité ethnique était incertaine : étaient-ils Serbes ou Croates ? (Cette particularité bosniaque a laissé une trace dans la langue : dans toute l’ex-Yougoslavie, l’expression : « Tout est calme en Bosnie », signifiait que tout risque de conflit était sus- pendu). Afin d’anticiper tout conflit potentiel – et effectif –, le pouvoir communiste imposa dans les années soixante une solution simple et miraculeuse : les musulmans furent proclamés communauté ethnique autonome, et non simple groupe religieux, de cette sorte la pression d’un choix identitaire entre Serbe ou Croate leur fut épargnée. Ce qui se présentait au début comme une manipulation pragmatique politique finit par « prendre », et uploads/Philosophie/ les-spectres-de-l-x27-ideologie-slavoj-zizek.pdf

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