LES SIGNES DU POUVOIR : ESSAI SUR LA POLITIQUE DE PASCAL Christian Lazzeri CNRS

LES SIGNES DU POUVOIR : ESSAI SUR LA POLITIQUE DE PASCAL Christian Lazzeri CNRS Éditions | « Hermès, La Revue » 1988/1 n° 1 | pages 15 à 71 ISSN 0767-9513 ISBN 2222042046 DOI 10.4267/2042/15432 Article disponible en ligne à l'adresse : -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-1988-1-page-15.htm -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Distribution électronique Cairn.info pour CNRS Éditions. © CNRS Éditions. Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. 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Celle-ci apparait comme une reconstruction purement analyti- que a partir des principes qui articulent l'une sur l'autre une anthropologie et une doctrine juridique qui prescrit le mode selon lequel il doit etre produit ( c' est le cas des jus naturalistes et des philosophes comme Hobbes et Locke) ou une theorie des rappons de forces ( ce qui est le cas de Spinoza et comme on le verra de Pascal). Le second objectif cherche a determiner les conditions de la reproduction du corps politique. Pour que celui-ci existe au-dela de son moment de constitution, il est necessaire de mettre en place les lois fondamentales ou les meca- nismes institutionnels relatifs a sa propre structure et il faut que ceux-ci soient constamment acceptes. Dans le cadre de la theorie juridique la reproduction du corps politique se trouve inscrite dans les normes juridiques de sa constitution et les decisions initiates qu'elles garantis- sent. Lorsqu'il se constitue par coercition, sa reproduction ne sera possible que s'il existe un consentement pour en reconnaitre la legit.imite et I' organisation interne, qui peut elle-meme contribuer a le produire (ce qui est encore le cas pour Spinoza et Pascal). L' originalite de la position de Pascal au regard de la politique juridique des philoso- phes du droit nature! reside dans les « deplacements • qu'il fait subir a leur problematique. Essayons de preciser. © CNRS Éditions | Téléchargé le 12/10/2021 sur www.cairn.info (IP: 196.65.76.163) © CNRS Éditions | Téléchargé le 12/10/2021 sur www.cairn.info (IP: 196.65.76.163) 16 L'anthropologie « politique » des philosophes classiques (Spinoza compris) cherche : 1) a construire une theorie des passions destinee a rendre compte des comportements conflictuels qui prevalent entre les individus consideres dans leur « condition naturelle ». Ces rapports conflictuels sont a eux-memes Ia cause de leur propre depassement vers Ia constitution d'un corps politique capable de garantir Ia securite individuelle et Ia propriete (meme si comme chez Hobbes c'est le souverain qui distribue les biens et en conserve le titre). 2) Mais ace processus immanent a Ia sphere des conduites passionnelles se superpose un systeme de relations normatives destine a regler les rapports inter-humains en organisant les differences classes d 'actes en droits ou devoirs a partir de normes fondatrices (lois nature lies ou droit nature! objectif) rationnellement construites ou decouvertes et tenues pour valides (seul Spinoza les reduira a des lois physiques determinant les comportements sans dimension normative). II appartiendra bien evidemment a l'anthropologie de montrer que les individus disposent de capacites rationnelles de construire (Hobbes) ou de comprendre ces normes si elles leur sont exterieurement donnees (Locke et Pufendorf) et qu'ils peuvent y soumettre leur conduite. Le probleme en substance est que tout se passe comme si les individus etaient suffisam- ment rationnels pour comprendre qu'ils ne seront pas toujours suffisamment rationnels pour se soumettre constamment aux prescriptions des normes qu'ils ont produites ou decouvertes. lis decident done rationnellement de doubler I' obligation de ces normes par I' efficace d'un pouvoir qui les contraigne a s'y soumettre et les fasse ainsi respecter. Tel est le principe le plus general de Ia constitution du corps politique et dans le cadre d'une problematique de type juridique, !'accord explicite ou suppose tacite de tousles individus s'exprime sous Ia forme d'un pacte par lequel chacun transfere ses droits a Ia puissance collective ainsi constituee. Les individus se sont done obliges par avance a ne pas refuser ace pouvoir les moyens de recourir a Ia coercition si, a tel ou tel moment, ils refusent d'obeir. Bien evidemment cette autorisation retentit de maniere distributive sur les conditions initiales du transfert de pouvoir en assurant retroactivement son efficace. Du meme coup, les normes qui reglaient les relations inter- inidividuelles deviennent effectives. Tels sont, schematiquement, les deux versants de Ia pensee politique classique. Or Pas- cal se demarque du premier et du second : il deplace les premisses du premier en refusant !'existence d'une anthropologie la!que quoiqu'il parvienne a rendre compte des comportements analyses par les philosophes classiques : d'ou une premiere partie consacree aux fondements de l'anthropologie de Pascal et a ses consequences (cf. A et B). On montrera en particulier que comme Hobbes, Pascal a reflechi sur les processus de communication qu'il interprece comme un echange de signes linguistiques ou comportementaux lies a une exigence de reconnaissance qui debouche sur un desir de domination (cf. B) 1 • D'autre part, il rompt deliberement avec le second versant en refusant Ia capacite de produire ou de comprendre rationnellement les normes capables de regler les rapports inter-humains : d'ou une seconde partie consacree a !'expose de Ia critique pascalienne du droit nature!, ce qui a pour consequence une genese © CNRS Éditions | Téléchargé le 12/10/2021 sur www.cairn.info (IP: 196.65.76.163) © CNRS Éditions | Téléchargé le 12/10/2021 sur www.cairn.info (IP: 196.65.76.163) 17 factuelle des rapports de domination qui constituent le corps politique. Pascal se rapproche ainsi de Machiavel et de Spinoza. Mais une fois l'Etat constitue il faut assurer sa reproduction qui n'a pas plus de fonde- ment juridique que sa production : d'ou une analyse de la genese des mecanismes de consen- tement capables de legitimer le pouvoir etabli qu 'expose la troisieme partie. C' est dans ce cadre que Pascal s'interesse au role de !'opinion collective dans la genese des signes de la justice des lois (A) au mode de fonctionnement des signes du pouvoir qui visent a exhiber sa puissance et sa legitimite (B, C) et au paradoxe de la communication sociale {D). L' examen du probleme de la legitimation du pouvoir pour le « chretien parfait • (E) per- met en dernier lieu de s'interroger sur la possibilite de la « publicisation »de la politique de Pascal 2 • I. L' anthropologie de Pascal D'un point de vue anthropologique, il est certain qu'au-dela de leurs differences les phi- losophes dont on a fait etait con~oivem en commun la possibilite d'une anthropologie dont les fondements et les concepts ne prennent pas directement ( ou pas du tout) appui sur la theolo- gie. Or c' est tres precisement cela que Pascal conteste et au moment ou cette anthropologie lal- que emerge a partir de la conjonction entre les theories de la seconde scolastique et la reactivation des doctrines del' anti quite (neo-stolcisme, neo-epicurisme ... ) ilia reconduit a son fondement theologique. Mais ille fait en essayant d'expliquer et d'integrer a son tour les comportements humains auxquels elle s'etait attachee depuis Hobbes. Or le plus important d'entre eux pour la constitution de l'ordre politique c'est le desir de domination. De ce point de vue, au lieu d'admettre que ce desirdecoule de la nature de l'homme, Pascal soutient qu'on ne peut le com- prendre que dans la relation de deux natures de l'homme ~ celle de sa pure nature et celle de sa nature corrompue et plus precisement dans le passage incomplet de la premiere a la seconde. Ce recours aux concepts augustiniens a travers la lecture de Saint Augustin par Jansenius mar- que une opposition evidente aux « nouveautes » de la seconde scolastique qui avait profonde- ment transform€ le concept d' « etat de nature »de l'homme afin de repenser les rapports de la nature et de la grace. « Pour comprendre la condition propre de notre nature, ecrit Suarez, il faut faire abs- traction de tout ce qui est au-dessus de la nature » 3 et l' on distinguera d' autant mieux par contrecoup ce que sont les dons de la grace. Mais puisque l'homme n'a pas ete cree sans la grace originelle et se trouve done avant la chute dans l' etat de nature integre et de justice originelle (ou etat d'innocence dans lequell'homme est constitue «ami uploads/Politique/ herm-001-0015.pdf

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