Angelus Silesius LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE Épigrammes et maximes spirituelles pou
Angelus Silesius LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE Épigrammes et maximes spirituelles pour enseigner la contemplation de Dieu Traduit de l’allemand et présenté par Camille Jordens L’homme, lui, contemple Dieu, L’animal, la motte de terre. D’où chacun peut connaître Ce qu’il est. Nous tous, qui à visage découvert Contemplons la Gloire du Seigneur, sommes Changés en cette même Image, de clarté En clarté, comme par l’esprit du Seigneur. (2 Co 3,18.) Rien ne relève tout à fait du hasard, quoique tout semble en découler. Cette traduction est née de la vie, avec sa charge d’inattendu, avec ses convergences étonnantes. En mai 1990, à Roubaix, lors du rassemblement annuel autour de Marie-Thé, de Michel et des quatorze enfants qu’ils ont adoptés, la maîtresse de maison m’interpelle : « Connais-tu l’auteur de cette pensée sublime : La rose est sans pourquoi ? Peux-tu me trouver son œuvre ? » Or, quelques semaines auparavant j’avais justement déniché, dans un legs à la bibliothèque universitaire de Courtrai, un volume écorné qui apportait par anticipation la réponse à cette question. Il s’agissait du Cherubinischer Wandersmann dont on trouvera ici, par extraits, un essai de traduction. Ainsi, à plusieurs siècles de distance, le chef-d’œuvre du grand mystique silésien pouvait résonner, par un de ses distiques les plus célèbres, avec la spiritualité d’une femme enracinée dans l’acte. Une femme à qui j’avais demandé un jour : « Avec vos quatorze enfants, comment trouves-tu le temps de prier ? »… et qui m’avait répondu le plus naturellement du monde : « Prier ? Mais je prie quarante-huit heures par jour ! Prier, c’est d’abord vivre. Et vivre, c’est vivre avec. À deux, cela fait bien quarante-huit heures ! » Pour cette réponse digne d’Angelus Silesius, que ce choix de ses épigrammes et maximes spirituelles pour enseigner la contemplation de Dieu, soit donc dédié. À Marie-Thé et Michel et ceux qui sont devenus leurs enfants : Ricardo, Lina, Nary, Gaston, Tina, Virginie, Arregowen, Cathy, Helen, Frédérique, Younous, Quentin, Pierre-Vincent, Marie-Ange C. J. INTRODUCTION Angelus Silesius (1624-1677) Silesius, de son vrai nom Johannes Scheffler, est né à Breslau, aujourd’hui Wroclaw, en Silésie. Orphelin dès sa quinzième année, Silesius possède une âme frémissante et fière, un tempérament introverti, une intelligence vive qui assimile vite, un besoin d’affection qui cherche l’amitié et la trouve en la personne de son professeur Christoph Köler. Celui-ci l’initie à la poésie. Le jeune homme lui dédie à dix-huit ans, pour son anniversaire, son premier poème. Mais Silesius se destine à la « médecine » (ces études incluent alors également la politique, l’histoire et le droit). Trois étapes jalonnent son itinéraire à la fois intellectuel, géographique et spirituel : Strasbourg, Leyde et Padoue. À Strasbourg, le jeune étudiant découvre Tauler (1300-1361), le grand spirituel alsacien ; à Leyde, le mysticisme ésotérique de Jacob Böhme (1575-1624) et la tolérance des « sectes », particulièrement celle des collégiants hollandais, partisans d’une Parole intérieure non liée au dogme ni à l’institution ecclésiale ; à Padoue enfin, les prestiges artistiques du baroque et le flamboiement religieux de la Contre-Réforme. Médecin à vingt-cinq ans, Silesius allie un penchant pour la poésie, une avidité intellectuelle, une intarissable nostalgie spirituelle et la pratique médicale. Le voilà tel qu’il est, complexe, aux antipodes d’un praticien moderne limité par sa spécialisation. Docteur attaché au tyrannique duc de Wurtemberg, Silesius élargit rapidement ses horizons grâce à la rencontre avec des cercles mystiques, et particulièrement de Franckenberg (1593-1652), l’ami, le disciple et l’éditeur de Jacob Böhme qui lui transmet l’héritage de son maître, et celui de Paracelse, de Weigel, de Tauler. Abraham von Franckenberg est une sorte de Montaigne, d’érudit et de poète du spirituel, qui a pris ses distances à l’égard des Églises établies. À l’instar d’Érasme un siècle auparavant, il entend renouveler le christianisme, particulièrement le protestantisme, en valorisant l’intériorisation, le vécu, l’expérience religieuse vive. Au contact de ce cénacle, Silesius évolue très vite. Dès 1652, année de la mort de Franckenberg, il songe à éditer une anthologie de prières tirées de mystiques médiévaux et contemporains. Les ennuis que lui causent le clergé luthérien et son rigorisme théologique l’exaspèrent et l’amènent à rompre avec la confession de son enfance. À cette rupture correspond le départ pour Breslau, sa ville natale. Là, Silesius est plongé dans l’atmosphère de la Contre-Réforme catholique, propagée par les jésuites. Les abominations de la guerre de Trente Ans (1618-1648) s’effacent peu à peu. L ’Allemagne ravagée et décimée se reconstruit. Bientôt Silesius se convertit au catholicisme. Cette conversion suscite de violentes réactions de la part de ses anciens coreligionnaires fanatiques. Silesius vit trois ans dans le silence. Dans cette demi-retraite il pratique encore la médecine, mais il s’adonne de plus en plus à son penchant pour la littérature. Il entre en poésie comme on entre en religion. Cette poésie religieuse, aux nombreuses ramifications, culmine dans Le Pèlerin chérubinique (1657) que la postérité considère unanimement comme un chef-d’œuvre de la littérature allemande, comme une œuvre-phare de la tradition mystique germanique : d’Eckhart à Böhme, de Tauler à l’école des Chartreux de Cologne (XVIe siècle). Le courant piétiste se l’annexera au XVIIIe siècle avec son poète majeur, Gerhard Tersteegen (Jardin des fleurs spirituelles des âmes ferventes, 1729), profondément marqué par la pensée et par la forme du Pèlerin chérubinique. Silesius continue d’évoluer et il réoriente sa vie. Lui qui prônait une religion essentiellement intériorisée, évolue vers une foi plus active, voire militante, bien en accord avec les options de l’époque, marquée par la reconquête catholique en Bohême et dans d’autres pays de l’Est. Mais par-delà cette ambiance conquérante de la Contre-Réforme, on peut discerner dans l’itinéraire de Silesius des analogies frappantes avec l’itinéraire d’autres convertis, tel saint Ignace de Loyola, le fondateur de la société des jésuites. Après une phase intensément mystique et érémitique à Manrèse (1522-1523), qui suivit sa conversion, Ignace évolua vers un engagement plus apostolique en donnant ses Exercices spirituels et en propageant la doctrine chrétienne (séjour à Alacala, 1526-1527). Une intuition similaire se retrouve tant chez Catherine de Sienne enfouie dans sa « maison » intérieure, mais aussi engagée à fond dans la réforme de l’Église à l’époque du Grand Schisme d’Occident (XVIe siècle) que chez Rolle, l’Anglais du XVe siècle qui conseille : Mêle les œuvres de la vie active aux œuvres spirituelles de la vie contemplative et ta vie sera bonne. Silesius est poussé en avant par un esprit apostolique. Ce besoin de transmission l’amène à devenir prêtre. Il est ordonné en 1661, à trente-sept ans, et entre – le choix est significatif – chez les frères mineurs de Saint-François. En butte aux attaques incessantes des réformés, Silesius sera entraîné durant douze ans dans d’âpres polémiques avec les luthériens intolérants (on songe aux basses injures que Ronsard dut subir de ses adversaires calvinistes genevois – il est vrai qu’il avait lui aussi, la dent dure et la plume acérée !). La violence engendre la contre-violence. Toute une série d’opuscules, de libelles, de pamphlets voient le jour. Néanmoins, la nature contemplative de Silesius l’écarte finalement tant de l’intellectualisme abstrait si typique du XVIIe siècle allemand que de la fureur polémique. Il se retire de la mêlée en 1675. Une précision s’impose : il serait faux de dissocier complètement le poète et le théologien militant. Le lutteur pour la foi et le mystique procèdent d’un même feu intérieur, d’une flamme qui le calcine et mine sa santé. Silesius se dépouille de plus en plus, dépensant sa fortune au profit des démunis. Lorsqu’il meurt en 1677, à peine âgé de cinquante-trois ans, il est vraiment un pauvre, à l’image de saint François. La spiritualité Silesius représente le dernier bourgeon d’un courant mystique qui remonte à Maître Eckhart. D’un point de vue plus large et non strictement géographique et culturel, Silesius appartient à une lignée de penseurs, de théologiens et de poètes chrétiens qui avancent que l’essence divine est à la limite inconnaissable et encore moins traduisible en un discours humain, qu’elle ne se laisse pas saisir dans un discours attributif qui part de qualités terrestres (Dieu est l’Être, le Bon, le Beau…) auxquelles on ajoute simplement un coefficient « infini ». Seule une approche négative (la via negativa), qui néantise les affirmations que l’intellect humain peut avancer, permet selon eux de connaître un tant soit peu Celui qui est, comme le dit Isaïe, « un Dieu caché » (Is. 45,15). Dans le christianisme, un auteur anonyme du début du VIe siècle, l’Aéropagite, dit le Pseudo-Denys, formulera cette intuition en une courte et géniale synthèse (La Théologie mystique) reprenant les acquis de la pensée patristique (Basile, Grégoire de Nysse et Chrysostome) et du néo-platonisme (Platon et Proclus). Cette œuvre connaîtra un retentissement énorme et demeure comme l’emblème de tout un courant mystique qui accompagne jusqu’à aujourd’hui l’histoire de l’Église. Toute affirmation sur Dieu est considérée à la fois comme appropriée (aleithos), disons adéquate, et comme inappropriée, inadéquate, ce qui force le théologien à la nier. De là la notion de « théologie négative » dérivée du grec apophatikos, et son équivalent savant l’« apophatisme ». uploads/Religion/ angelus-silesius-le-pelerin-cherubinique.pdf
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- Publié le Mai 10, 2022
- Catégorie Religion
- Langue French
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