Le corps comme création Ajustements sensibles entre Présence et Représentation1
Le corps comme création Ajustements sensibles entre Présence et Représentation1 Pascale Weber Notice biographique Pascale Weber est performeure. Elle a fondé avec Jean Delsaux le duo Hantu suite à une série de performances portant sur la mémoire du corps et les fantômes qui le hantent : Hantu signifie «Fantôme» en indonésien. Les performances du duo traitent depuis plus largement de l’articulation entre le corps présent et le corps représenté. Pascale Weber s’intéresse à la place du corps –mobile et immobile – dans l’espace et envisage la présence comme la conscience d’être vivant, conscience sans cesse actualisée de ce que sont un corps humain, son sexe, son genre, son âge, sa force, son organisation motrice, sa respiration et son interaction avec son environnement, sa relation à l’Autre, sa place dans le groupe social. Jean Delsaux s’intéresse au vide, actant que l’œuvre n’est pas un objet que l’on regarde mais un espace par rapport auquel on se situe. La représentation renvoie autant à la création artistique et au document d’archives (notamment photo et vidéo) qu’aux images mentales dont il est question dans les pratiques de visualisation (respiration visualisée en Shiatsu, I.F.2 chez M. Feldenkrais, R.E.D.3 chez R. Desoille, sophrologie...). Entre présence et représentation, Hantu performe la manifestation et la continuation du désir vital, en s’appuyant tant sur une pratique régulière de la danse Butoh que celle des voyages dirigés, des techniques vocales issues du joik, du chant de gorge ou chant diphonique, des pratiques somatiques évoquées plus haut ou d’un travail plus ancien en bio-énergie et Taï-Ji- Quan car ces techniques permettent des ajustements sensibles du corps et de la perception que nous en avons, tandis qu’il se réinvente pour survivre et s’adapter à tout ce qui autour de nous change également. www.hantu.fr pascaleweber@hantu.fr Performer ce n’est pas vraiment danser, ce n’est pas vraiment faire du théâtre non plus, ce n’est pas un sport… Dans le cas de Hantu, c’est prendre le corps, cet ensemble complexe, « à la fois vague et insistant »4 (Jean-François Lyotard) comme sujet de travail et matière première manipulée, c’est encore mener une réflexion in vivo sur ce que cache et ce que révèle ce corps, sur l’énergie imaginaire qui le meut et qu’il renouvèle de métamorphose en métamorphose. Une articulation donc entre mouvement dansé, présence chorégraphiée et mise à l’épreuve du corps. Dit autrement, je ne suis pas une danseuse qui chercherait à réussir un mouvement spécifique mais je cherche à mobiliser mon corps, à le mettre en tension pour comprendre comment je suis agie par l’environnement, le contexte, et la représentation publique lorsque les spectateurs sont conviés. Rien n’est aussi intime que le processus de création artistique que les pratiques sensibles du corps. En même temps rien n’est plus commun à chaque génération, rien n’est plus culturel et structurant que nos usages du corps, nos ressentis, notre façon de le représenter, c’est que nous construisons souvent ensemble ce qui nous semble si personnel. Les danseurs et les acteurs de théâtre sont les premiers à s’être intéressés aux pratiques somatiques, pour comprendre leur outil de travail, pour pallier ses déficiences, pour développer ses qualité, par curiosité aussi… Les pratiques du corps et les processus de création s’entremêlent et se nourrissent sans que l’on sache parfois les distinguer car pour un artiste l’expérience corporelle et personnelle touche autant à l’investigation sur le 1 Ce texte est inspiré par le travail que le duo Hantu (Weber+Delsaux) a mené au sein du collectif RHIZOMES lequel présentait des parcours corporels et créatifs de la contemporanéité dans le cadre d’un cycle de conférences à la Maison des Sciences de l’Homme (Paris) sur l’apport des techniques somatiques à la création chorégraphique organisé par Carlo Locatelli (artiste associé à la compagnie Avventure di vita), Stéphanie Decante (Université de Nanterre) & Françoise Quillet (Cirras). 2 « Intégrations fonctionnelles » 3 « Rêve Éveillé Dirigé » 4 Jean-Francois Lyotard, Épreuve d’écriture, ouvrage publié à l’occasion de l’exposition “Les Immatériaux”, Centre Pompidou Paris, 1985. fonctionnement de son propre corps qu’à la création, et finalement il me semble que la création artistique au sein des performances que nous menons en duo avec Jean Delsaux relève des pratiques somatiques. Comment en tant qu’artistes-performeurs parler de notre expérience de création en lien avec l’univers somatique ? Je souhaite ici témoigner de notre parcours afin de dégager les enjeux spécifiques et singuliers qui sont apparus dans notre questionnement sur le corps et sur l’art d’être corps... Notre duo conçoit et réalise des performances dans lesquelles le corps immobilisé ou en mouvement est confronté au regard sur ce corps. Je m’appuie sur plusieurs pratiques somatiques (Feldenkrais, Body Mind Centering, sophrologie, rêve dirigé) ainsi que la danse Butoh, pour développer mon action mais aussi ma présence, Jean Delsaux s’appuie sur son expérience de l’analyse bio-energétique et sa pratique du Tai Ji Quan pour m’accompagner dans mes déplacements, en fonction des besoins particuliers de la mise en représentation de ma présence en action. Écouter le corps Pourquoi fait-on tout cela, pourquoi met-on toute cette énergie à concevoir des performances et à mettre à l’épreuve notre corps ? Je pourrais répondre un peu vite que la performance est un acte de résistance. Mais une résistance à qui ? à quoi ? à la normalisation du corps ? À la standardisation? À la contrainte des corps par toutes les formes de pouvoirs? Ces questions un peu naïves témoignent simplement qu’il n’est pas si aisé de concevoir le corps comme création. Et tout particulièrement alors qu’il n’est plus question de parler de performance et de pratiques somatiques sans être déporté avec un certain puritanisme sur le terrain du care, il me semble important de souligner que la création de soi n’est pas le développement personnel d’un corps optimisé. La recherche sur le corps que nous tentons de conduire par la pratique artistique au sein de Hantu ne concerne naturellement pas le corps générique ou la recherche d’un corps idéal ou encore le corps visé par le développement personnel, mais une recherche sur le passage d’un corps à la 3eme personne à un corps à la 1ère personne, d’un corps-objet à un corps-sujet, et d’un corps comme espace de rencontre avec un territoire vivant. Cette recherche sur le corps ne vaut qu’au présent, en présence5 et ne peut être que permanente et continue. Accommodation, juin 2016 à la Maison de L’Italie de la Cité Internationale (Paris). © hantu (weber+delsaux), 2016. Souvent, il m’est apparu comme une sorte d’incompatibilité entre le travail d’écriture —la déclamation, le simple passage par le verbe et le fait de nommer ce qui se produit, ce qui est, ce qui est ressenti— et le travail du corps. Probablement cela tient-il à la linéarité du texte, à 5 Téléprésence comprise, nous avons réalisé plusieurs performances via Skype et Facetime. la succession des informations qu’il livre, et à la facilité de soustraire cette parole qu’il conserve à un contexte, tandis que le corps n’existe que dans l’espace qui l’accueille, qui lui permet d’exister, de respirer, de se mouvoir, et tandis que ses actions n’ont de sens que dans l’échange qu’il a avec ce lieu, et qu’enfin tout ce qui est lui arrive en bloc comme le monde arrive à l’enfant sortant de l’utérus. Je me répète, l’espace et le temps du corps est un présent permanent, continué et en transformation constante. Ces deux univers incompatibles s’informent néanmoins, le verbe permet au corps de parler et de se souvenir autrement et le corps prête sa chair sensible à l’écriture. L’écriture, c’est celle de ce texte par exemple qui tente de retranscrire l’expérience d’une pratique, c’est celle des citations ou des listes de mots énoncés dans les performances, comme Accommodation6, dans laquelle je citai la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient (Diderot). C’est également les listes de mots énoncés successivement par Jean Delsaux et moi-même dans la performance Faute d’Éden7, réalisée au Non-Lieu. Des listes de mots, un procédé énonciatif qui n’implique aucune construction narrative textuelle dans la performance, et qui présente davantage une suite de situations (des tableaux vivants). Parler devient une action du corps, comme cracher, souffler… D’ailleurs c’est ce que je fais avant de prendre la parole, comme un serpent mauvais, comme un corps qui crache toute sa colère. L’écriture enfin est celle de Sylvie Roques. Elle déclame en début et en fin de la performance un texte qui inscrit le temps et la progression dans une réflexion qui déborde tout en délimitant la performance. Or c’est précisément la difficulté de ce type d’action : marquer le commencement et la fin. Hantu travaille régulièrement avec des artistes aux différents backgrounds : théâtre, performance, musique... La partition des performances devient la fois plus complexe, surtout polycentrique, elle donne à voir un ou des dialogue(s) en élaboration continue, chacun cherche sa place en suivant sa propre direction et ses propres intuitions : personne ne peut être « corps » à la place de l’autre. Chacun doit ajuster son corps et ajuster son intervention, son positionnement. La proposition performative apparait comme un organisme uploads/s3/ le-corps-comme-creation.pdf
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- Publié le Nov 23, 2021
- Catégorie Creative Arts / Ar...
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