Monsieur Gilles Chaillet Moyen Age et bande dessinée In: Médiévales, N°13, 1987

Monsieur Gilles Chaillet Moyen Age et bande dessinée In: Médiévales, N°13, 1987. pp. 95-99. Citer ce document / Cite this document : Chaillet Gilles. Moyen Age et bande dessinée. In: Médiévales, N°13, 1987. pp. 95-99. doi : 10.3406/medi.1987.1083 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/medi_0751-2708_1987_num_6_13_1083 INTERVIEW GILLES CHAILLET : MOYEN AGE ET BANDE DESSINÉE Médiévales : Pourquoi avoir choisi l'époque médiévale et plus particulièrement l'Italie des banquiers et des marchands au XIVe siècle? Gilles Chaillet : L'Italie a toujours été pour moi un sujet de fascination. Bien avant de faire carrière dans la B.D. je me rendais régulièrement dans ce pays ; attiré, il est vrai, davantage par ses ruines antiques que par ses ensembles médiévaux. Rome était la source mère de cette passion quasiment charnelle. Différents travaux, dont un début de reconstitution de « l'Urbs » au IVe siècle, sous le règne de Constantin, m'avaient amené à me constituer un fichier de quelques deux mille cartes, chacune afférant à un monument; une insula, une villa, un jardin ou une rue de la ville. Une notice bibliographique complétait chaque description. Ainsi de voyage en voyage s'accumulait une énorme documentation qui ne méprisait pas, loin de là, les souvenirs du Moyen Age, puisque bien souvent une vieille église ou un palais recouvrent un témoignage de l'Antiquité. La lecture d'un ouvrage (« la Rome médiévale » de Léon Homo) m'avait montré le lent processus de décomposition de la ville impériale et je restais des heures à imaginer l'extraordinaire tableau que devait constituer cet immense champ de ruines envahi par une nature avide, et dans lequel s'élevait, ça et là, un campanile, une tour noble ou les restes bien conservés d'un amphithéâtre, d'un tombeau et d'un arc de triomphe, remodelés par les besoins de la féodalité, en forteresses crénelées ! Ces ruines représentaient pour l'humanité d'alors une formidable leçon d'Histoire. Quelques hommes, Pétrarque, Cola di Rienzo la comprirent et voulurent la ressusciter. L'Italie de l'époque, très divisée, en principe vassale du Saint-Empire, héritière de l'Empire Romain, demeurait un pays de villes obéissant chacune à des statuts fort différents ; en conséquence, la féodalité, très morcelée, eut une emprise beaucoup moins forte qu'en France par exemple. Dans ces cités, où il faisait plutôt bon vivre, le commerce, donc les. marchands, étaient les rois. Ils le comprirent très vite et dès lors se lancèrent à la conquête de l'Europe... Lorsque, voilà sept ou huit ans, j'eus l'opportunité de créer une B.D. pour le journal Tintin, bien évidemment ce fut cette Italie que j'eus envie de raconter. L'époque romaine, bien que la connaissant presque parfaitement, il n'en était pas question : un certain Alix qui avait beaucoup inspiré mon graphisme était là, et bien là ! J'avais envie de montrer une période charnière ; la chute de l'Empire Romain m'inspirait. Mais pour un lecteur « moyen » y a-t-il énormément de différence entre un contemporain de César et un romain du ve siècle? Il fallait davantage me démarquer... Restait cette Rome du Moyen Age, l'ombre secrète et palpitante de sa mère de l'Antiquité. N'était-ce pas, pour moi une façon originale de prouver la pérennité de l'Urbs, de l'extraordinaire souvenir qu'elle suscitait dans la mémoire des hommes ! Et lorsque j'abordai, avec « La Byzantine », l'histoire de Constantinop le, je ne faisais que prolonger mon propos. Depuis, le besoin d'évasion, de dépayser le lecteur, m'a conduit à promener mon héros en Allemagne, en France (épisode en préparation) mais toujours subsiste quelque part un témoignage de l'héritage latin. Je ne voulais pas d'un héros guerrier : cela ne me ressemble guère et puis la B.D. en est déjà fortement encombrée. Un commis de banque fut pour moi la solution : il représente bien l'époque et le pays dans lequel il vit ; il voyage ; il vit à l'ombre des évêques, des rois et du Pape, il est témoin des grands événements historiques quand il ne les provoque pas lui même ; enfin le choc des marchands et des féodaux, en ce milieu du XIVe siècle, peut fournir un puissant moteur à mes scénarii. Médiévales : A partir de quelles sources élaborez-vous vos dessins et construisez-vous votre scénario? G. Ch. : Je travaille un peu comme un archéologue (toute proportion gardée) : je fouille, je fouine, j'analyse... et je fais ma synthèse. Lorsqu'un sujet m'intéresse, j'essaie de lire le maximum d'ouvrages qui lui sont consacrés, en débordant largement par rapport à mon scénario de base, afin de m'imprégner du lieu, de l'époque et de ses problèmes. Souvent je vais sur place : cela a été capital pour reconstituer la Nuremberg médiévale, tant les archives, bibliothèques et librairies sont pauvres en France sur ce sujet. Et puis l'ambiance d'un site, même si les siècles l'ont profondément modifié, me paraît nécessaire pour « piger » une ville et la faire vivre à ses lecteurs. J'aime les villes, j'aime les dessiner, je crois que cela se voit. Elles sont souvent, plus que des personnages, les héroïnes de mes récits. D'ailleurs, pour moi, la même histoire ne se déroulerait pas de la même façon, suivant qu'elle se situe à Rome, Constantinople ou Nuremberg. C'est donc souvent le choix d'un lieu qui prélude à un scénario. A partir de cet instant, j'étudie les personnages qui ont réellement existé et qui figureront dans mon récit. Je tente d'extirper dans chaque caractère, chaque situation, ce qui, dans l'optique de la B.D., donnera le plus de relief et d'intensité dramatique. Au moment de la réalisation du dessin, une pile de documents va s'entasser autour de ma planche : photos personnelles, cartes postales, plans anciens et nouveaux, catalogues de musée, encyclopédies médiévales, livres d'art, essais archéologiques (avec souvent la confrontation de plusieurs théories), gravures provenant des greniers du Louvre, des puces... ou plus prosaïquement ornant la couverture d'un menu (Nuremberg) ou l'étiquette d'une bouteille de Côte du Rhône (Avignon) ! Dans la mesure du possible, chaque document sera confronté à d'autres, afin de m'amener à plus d'exactitude. Néanmoins, j'estime qu'il y a un moment où il faut savoir s'arrêter. Je dessine une B.D. pas un ouvrage d'archéologie médiévale. Des erreurs s'insinuent ça et là. Je n'en rougis point : je ne suis pas un professeur et mon propos n'est pas d'enseigner mais de distraire en montrant, avec un maximum d'honnêteté, une époque. Médiévales : Le Moyen Age n'est-il qu'un décor dans lequel évoluent des personnages du XXe siècle, ou y a-t-il une réelle volonté de mettre en scène des individus qui pensent, parlent et agissent avec une psychologie du xivc siècle ? Si oui, de quelle manière? G. Ch. : Question pernicieuse ! Je donnerai une réponse de normand. Dans la mesure où la plupart des personnages représentés ont existé et que ce qu'ils vivent leur est réellement arrivé, je dois obéir quelque peu à la psychologie de l'époque. Les rapports entre l'homme et la femme, l'homme et la religion, le sentiment de l'honneur, la conception de la guerre, ont radicalement changé. L'absence de confort chez les uns, le « très peu » de confort chez les plus nantis ; la lenteur des communicati ons, tout cela influait de façon primordiale sur le comportement : je me dois d'en tenir compte. Dans une B.D., il est difficile d'aller plus loin. Tout d'abord, le héros doit être proche des lecteurs, donc un petit peu de leur propre psychologie du XXe siècle. Ma série s'adresse au plus grand nombre possible, puisque publiée dans un journal « tout public », elle se doit donc d'être abordable par tous. Afin que les lecteurs soient sensibilisés par les problèmes exposés dans mes scénarii, il convient de « réactualiser » quelque peu, de fournir des points de repère. Dans le même ordre d'idée, après avoir été tenté par une sorte de « reconstitution » du langage médiéval qui me semblait justement mieux convenir à la psychologie de mes personnages, je me suis rendu compte que cette démarche élevait une barrière qui rendait ardue la compréhension du récit. Si je voulais atteindre mon but, c'est-à-dire intéresser mes lecteurs, leur donner, au besoin, l'envie de chercher plus loin, de prolonger leur lecture en fouillant dans les livres d'histoire, il fallait que je modernise 91 le parte, quitte à laisser traîner, ça et là quelques « médiévismes » afin de faire « couleur locale, » et en évitant, toutefois, des formes trop actuelles qui seraient des contresens. Médiévales : Quel écho avez-vous de votre public ? Qui vous lit ? Quelles sont leurs critiques? G. Ch. : Bien que mes scénarii soient, avant tout, une aventure reposant (plus ou moins selon les épisodes) sur des événements historiques, je dois convenir que, semble-t-il, la majorité de mes lecteurs sont des amateurs d'Histoire, le plus souvent adultes ou des adolescents de plus de quatorze ans, si j'en crois le courrier du journal Tintin ou les festivals B.D. Cependant, rien ne me fait plus plaisir que de recevoir une lettre émanant d'un enfant de dix ou douze ans, m'avouant qu'il s'est pris d'amitié pour mon « Vasco ». Selon mon éditeur, il semble que uploads/Histoire/ chaillet-moyen-age-et-bande-dessinee.pdf

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  • Publié le Fev 27, 2021
  • Catégorie History / Histoire
  • Langue French
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