Adrien Subiela M2 lettres modernes (pour deuxième session) Mon meilleur ami de
Adrien Subiela M2 lettres modernes (pour deuxième session) Mon meilleur ami de papier ou des relations spécifiques entre auteurs et lecteurs de fanzines. L'activité du lecteur dans la lecture littéraire Cours d'Annie Rouxel – Rennes 2 – 2008/2009 1 Tout ceuxlà, pour une fois, on veut bien les écouter, les regarder. Un temps. Pas forcément s'en faire des amis. On ne peut pas être ami avec tout le monde, n'estce pas. On préfère tout de même se concentrer sur nos grands compagnons de route, nos livres de chevet, ceux qui ont su nous émouvoir, nous bouleverser, et même changer notre vision du monde – ceux qui vivrons avec nous, et qu'on cherchera, un jour ou l'autre, à transmettre à quelqu'un (“Tiens, lisça ma fille, c'est beau.”). Peu de perdants dans ces caslà. Mais plutôt Céline, Baudelaire, Kundera, Dostoïevski, Proust, etc. Mathilde Lévèque et Laurent Quinton, “Effusion préliminaire” in Anthologie des perdants1 * * * Introduction : ce garçon que je n'ai pas connu Je dois faire un aveu : je n'ai dans ma bibliothèque aucun livre de Victor Hugo. Je n'aime pas trop le bonhomme. Son importance m'indifère quelque peu. J'ai cependant les oeuvres complètes de Daniel Cressan, réunies dans un fascicule de 32 pages, un comix. Si un jour quelqu'un me proposait pour échange l'intégrale de Victor Hugo en édition de la Pléïade contre mon Les Aventures de Daniel Cressan racontés par l'auteur, je refuserai. Et pourquoi donc ? Parce que c'est Daniel Cressan. C'està dire ce garçon que je n'ai pas connu et qui a, à Rennes, publiés quelques livrets photocopiés, contenant quelques strips autobiographiques narrant une vie quelconque, banale, pathétique, pleines de chutes (au propre comme au figuré) et de ratages, d'anecdotes inutiles. Daniel Cressan a publié peutêtre trois ou quatre fanzines, mal photocopiés, mal agrafés, certainement très mal distribués ; et c'est une chance que les éditions des Requins Marteaux aient un jour décidé de publier ses ouvres intégrales posthumes2 (parce que oui, triste à dire, Daniel est mort, fidèle au personnage qu'il racontait dans son oeuvre, chutant dans sa salle de bain). 1 Anthologie des perdants trouvés par les étudiants de licence 1 – année 20042005. Dans le cadre du cours de LGC “Introduction aux littératures européennes : histoire des perdants”. Rennes 2. 2 CRESSAN Daniel, Les Aventures de Daniel Cressan racontées par l’auteur, les Requins Marteaux, « Comics », Albi, 2001. 2 Ce qu'il faut savoir c'est que des Daniel Cressan, il y en a de nombreux, qui publient eux aussi leurs fanzines (mais qui, heureusement, ne meurrent pas tous bêtement) : c'estàdire, des gens plus ou moins connus, généralement plutôt moins, qui produisent des livres photocopiés, dont le tirage oscille entre une dizaine et trois cent exemplaires. Des livres qu'on ne trouve pas en librairie, ou difficilement, qui sont parfois donnés, vendus de main à main, diffusés dans des cercles réduits, confidentiels. Des livres qui, la plupart du temps, ne sont lus que par les autres producteurs de fanzines. Ils regardent en général des milieux spécifiques : il existe des fanzines de bande dessinée (Rennes en est un très riche terreau), de poésie (qui, n'aimant pas le terme, préfèrent souvent s'appeler “revue”, tout en ayant pourtant les mêmes caractéristiques), d'autres consacrés aux genres des littératures de l'imaginaire (le premier fanzine avéré, The Comet, datant de 1930, fut publié aux USA par une association de fans de SF)... que ce soit au niveau des auteurs ou des lecteurs, on se mélange peu, à quelque exceptions. Mon travail de mémoire universitaire3, consacré à ces formes de publications, m'a tout de même permis d'avoir la certitude de l'existence de lecteurslecteurs : existerait donc un lectorat non producteur, constitué de quelques fidèles. Les questions sont alors cellesci : pourquoi ces lecteurs lisentils des fanzines ? qu'y trouventils qu'on ne trouve pas ailleurs ? Pourquoi je me fiche pas mal de Victor Hugo alors que Daniel Cressan a tant d'importance pour moi ? 3 Lieux parallèles de l'édition et de la littérature : exemple des fanzines et de la microédition, sous la direction de Bruno Blanckeman, 2007/2009, Rennes 2. 3 Mondialisation et spectacle4 : magie de l'objet livre Prenons n'importe quel livre en librairie. C'est sa place normale, j'entre dans une librairie, il y a des livres. Cela va de soi. Tout comme quand j'appuie sur un interrupteur la lumière se fait. Tout comme j'achète une pizza surgelée dans un supermarché. Ce qui se passe, c'est qu'autour de moi, le monde est agencé d'une façon “magique” : quasiment jamais, lorsque j'allume la lumière, mange ma pizza, mets mes chaussures, récure mes toilettes avec une éponge grattoir... je ne pense au fait qu'il y a eu pour que ses objets parviennent jusqu'à moi des dizaines et des dizaines de personnes oeuvrant à leur conception, à leur fabrication, à leur acheminement. Ces objets banaux semblent être là quoi qu'il advienne. Tout est camouflé par des emballages colorés et de la publicité. Il en va quasiment de même pour le livre. A une différence près : c'est, avec la plupart des objets culturels, un des seuls produits de consommation courante qui garde la trace d'un de ses auteurs. Je dis bien “un de ses auteurs”, car on garde en tête l'écrivain, effaçant presque systématiquement éditeurs, maquettistes, imprimeurs, diffuseurs... etc. Et ici, la dimension magique prend tout son sens. Parce que si avec d'autres produits, elle se dissout dans la banalité de leurs usages, elle est ici décuplée : d'une part par la présence explicite du premier maillon de la chaîne, l'écrivain (ainsi que l'absence des autres maillons), et d'une autre par la dimension symbolique, culturelle, intellectuelle... du livre qui apparaît comme supérieure aux autres activités – banales – susmentionnées. Cet écrivain, plus que souvent, je ne le connais pas ; et surtout existe à son sujet une sorte de légende : celle qui m'est fournie par le paratexte du livre, biographie succinte, usant de quelques biographèmes types pour le cerner très vite, à laquelle s'ajoutent les histoires véhiculés par les médias, par l'auteur luimême, par les critiques, quelques photos ou illustrations qui s'imposent. « L'auteur est, par définition, quelqu'un qui est absent. Il a signé le texte que je lis – il n'est pas là. », nous dit Philippe Lejeune5. Pourtant, d'une façon assez naturelle, je cherche, en lisant à entrer en contact avec cet auteur. Je cherche à faire se connecter ce que je lis et ce que je sais de l'auteur, je recoupe les éléments et les évènements. Comme on me l'a apris à l'école, j'essaye de ne pas m'arrêter à ça, à bien cerner la différence entre a) l'auteur réel, b) le narrateur, c) les personnages. Mais comment savoir qui est quoi et 4 Selon l'expression de Guy Debord et des Situationnistes. 5 Philippe Lejeune, « L'image de l'auteur dans les médias » in Moi aussi, Le Seuil, « Poétique », Paris, 1986. 4 quoi est qui ? Ce que je crée dans ma tête, le fruit de ma lecture (qui se forme à partir de nombreux éléments épars, eux aussi peutêtre quasiment fictifs), est aussi une nouvelle fiction. Cependant, j'ai beau en être conscient, elle s'impose à moi, et je ne peux plus m'en détacher. Par exemple, j'ai vu il y a longtemps le film Rimbaud – Verlaine6, avec Leonardo di Caprio en Rimbaud. Aujourd'hui, si je pense à Rimbaud, j'ai bien sûr à l'esprit les quelques tableaux célèbres qui illustrent de façon systématique les couvertures des Illuminations et des oeuvres complètes. Mais je vois de même le beau Leo, aussi clairement, et je ne peux le détacher. Le Rimbaud/Leo du film a dans mon imaginaire la même importance que celui des tableaux. Il est pour moi le “vrai” Rimbaud au même titre que l'autre. Je ne suis pas dupe, je sais que ça n'a rien à voir avec la réalité. Que le véritable vrai Rimbaud qui a existé dans la réalité était beaucoup plus complexe et certainement bien moins mythique. Pourtant, il est impossible de me défaire de la fiction qui vit en moi. Comme le dit Philippe Lejeune : Au moment où je produis ma lecture, je vais m'imaginer remonter vers une source qui la garantit, et m'enfoncer dans un mirage plus ou moins tautologique, puisque le plus souvent, la « vie » est reconstruite à la lumière de l'oeuvre qu'elle doit expliquer. Mirage d'autant plus insidieux qu'il n'est pas tout à fait un mirage : on est souvent encouragé à réagir ainsi par l'auteur luimême, qui tend plus ou moins directement à se représenter dans son oeuvre, ou donne à penser qu'il s'y est représenté7. Plusieurs choses ont alors lieu : des intellectuels et universitaires sérieux me disent que c'est mal de lire naïvement Rimbaud ainsi ; de nombreux autres lecteurs lisent aussi Rimbaud créant euxaussi leurs fictions en entretenant un rapport intime spécial avec le pauvre Rimbaud. C'estàdire que ma relation toute spéciale et personnelle avec Rimbaud est parasité par un double mouvement qui se croise et se contredit : on me signale uploads/Litterature/ mon-meilleur-ami-de-papier 1 .pdf
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- Publié le Jul 22, 2022
- Catégorie Literature / Litté...
- Langue French
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