Formation Culture Générale Plus ANNEE 2012 / 2013 SCIENCE ET PHILOSOPHIE Il est

Formation Culture Générale Plus ANNEE 2012 / 2013 SCIENCE ET PHILOSOPHIE Il est impossible pourtant que la philosophie en demeure à Platon dans la mesure où le progrès des sciences et des techniques, qui n'a pu s'accomplir qu'à la faveur de la division du travail, a fondamentalement compromis l’unité de la culture. Sans doute le problème que pose à la philosophie le développement des sciences et des techniques est-il aujourd'hui le plus important et le plus difficile. Il est impossible de le passer sous silence, dans la mesure où le progrès scientifique et technique constitue la seule forme évidente et irrécusable du progrès. On peut certes penser qu'il y a un progrès dans l'art, dans la religion dans la moralité publique et en général dans tous les aspects humains et spirituels de la civilisation : mais il n'est malheureusement pas difficile d'avancer en ces domaines autant d'exemples et d'arguments qu'on voudra pour prouver qu'ils présentent plutôt le spectacle de la stagnation ou même d'épouvantables régressions. En revanche, les progrès scientifiques et techniques sont d'autant plus indiscutables qu'ils sont sensibles jusque dans la vie quotidienne. Nous faisons aujourd'hui quotidiennement l’expérience que la technique est vraiment l’énergie la plus révolutionnaire. On pense donc aujourd'hui généralement que la technique, et la science qui lui donne son fondement théorique, répondent à tous les besoins matériels et intellectuels de l’homme, en sorte que la nécessité de l’interrogation philosophique ne soit plus ressentie, et qu'elle paraisse n'appartenir qu'à la préhistoire de l’esprit humain. Le développement des sciences et des techniques fait apparaître la philosophie comme dépassée. Ce serait cependant un manque de culture que de croire à la nouveauté absolue du problème. Sans doute aujourd'hui le développement prodigieux de la connaissance scientifique donne-t- il à la question une gravité nouvelle. Mais elle s'était posée déjà à la pensée grecque, pour autant que celle-ci a constitué la philosophie au sein même de l’effort de fondation des sciences. Il y a donc dans la pensée grecque une première position et une première solution du problème qui, dans la mesure où elles ont été suscitées par une situation moins complexe que la nôtre, peuvent servir à l’analyser. 1) Naissance des sciences et de la philosophie. La pensée grecque a montré en effet à la fois dans la philosophie une entreprise originale et une discipline suscitée par l'apparition des sciences, et en liaison étroite avec elles. Nous suivrons l’analyse qu'Aristote adonnée de ce premier commencement, s'il est vrai de dire avec 1 Hegel : « Pour la philosophie grecque il n'y a rien de mieux à faire que de reprendre le premier livre de sa Métaphysique. » Hegel, Leçons sur l’ histoire de la philosophie. A. Le savoir pratique « Tous les hommes par nature désirent de savoir : le signe en est le plaisir des sens : en cffet, hors même de l’utilité immédiate nous les aimons pour eux-mêmes. La Métaphysique parait ainsi s'ouvrir sur une simple banalité; mais cet exorde n'esr pas une simple platitude destinée à faire l’accord des esprits par sa banalité même : il suggère que la première origine de la philosophie est dans la façon proprement humaine de jouir des sens. La sensation est en effet une forme de connaissance que l’on peut dire « naturelle » puisque nous l’avons en commun avec les animaux (s). Mais elle a pour eux une signification surtout utilitaires, alors qu'elle peut être pour I ‘homme l’objet d'une jouissance désintéressée, celle qu'on peut précisément nommer « esthétique » puisque ce mot signifie étymologiquement sensible, mais désigne une sensibilité au beau qui est différente de la simple sensualité ou de la perception utilitaire. Le plaisir esthétique que procure la sensation n’est donc ni animal ni bestial, mais est déjà de l'ordre de la culture désintéressée et contient la lointaine ébauche de l'art et de la science. La sensation est la première ébauche de la science. Cette ébauche ne se développe pourtant d'abord, à travers la mémoire, que dans les acquisitions essentiellement pratiques de I'empirisme. La mémoire est en effet la conservation des impressions sensibles: « et l’expérience provient chez les hommes de la mémoire. » Ce compte rendu de la constitution de l'empirisme est lui-même empiriste, puisqu'il n'ajoute rien d'extérieur à I'expérience pour la constituer : elle provient simplement de ces associations automatiques de la mémoire dont Aristote a été le premier à énoncer les lois. Les animaux mêmes participent quelque peu à l’empirisme, puisque celui-ci ne présuppose que la sensibilité et la mémoire. Cela signifie d'ailleurs tout aussi bien que l’empirisme n'est pas une forme de connaissance qui nous élève beaucoup au-dessus des animaux supérieurs : « Les hommes agissent comme des bêtes, en tant que les consécutions de leurs perceptions ne se font que par le principe de la mémoire, et qu'ils n'agissent que comme des Médecins Empiriques, qui ont une simple pratique sans théorie : et nous ne sommes qu'Empiriques dans les trois quarts de nos actions. » Leibniz, Monadologie, 28. L’empirisme résulte des associations de la mémoire. L’empirisme a en effet une signification simplement pratique et ne concerne pas la théorie. C'est par-là qu'il est en continuité avec la forme supérieure de l’activité, celle de l'art, qui semble simplement provenir de l’accumulation et de la généralisation de l'expérience : « Il y a art, quand de nombreuses notions empiriques donnent naissance à une seule conception générale des cas semblables. » Aristote, Métaphysique, A 1, 981 a 5-7. L’art au sens artisanal provient de l’empirisme. 2 L'exemple d'art que prend Aristote, celui de la médecine, doit faire voir en quel sens il faut prendre ce terme d'art. Il ne s'agit évidemment pas du sens moderne, qui désigne la capacité de produire des objets beaux, mais du sens le plus ancien et le plus général, qui désigne la forme de la production dans la civilisation artisanale. Il s'agit d'un sens que trous avons peine à comprendre, parce que la civilisation moderne et technique a modifié le sens du mot dans la mesure où elle tend à supprimer la forme d'activité qu'il désigne. Tout au plus l’ancien sens se maintient-il comme survivance, dans le langage comme dans l’activité pratique, dans ce que l’on garde l’habitude de désigner comme « l’art médical », les « arts libéraux », les « arts et métiers ». Mais si le terme prête pour nous à équivoque, l’analyse d'Aristote est d'une précision extrême à l'égard de cette forme d'activité, qui est caractéristique de la pratique de son temps et qui montre par quel intermédiaire la science s'est dégagée de l’empirisme. B. De la pratique à la théorie. L'époque d'Aristote montre en effet la continuité ininterrompue de formes d'activité difficiles à distinguer les unes des autres, puisque de très anciennes pratiques empiriques, systématisées dans la division artisanale du travail, y donnent naissance aux premiers rudiments de la connaissance scientifique. La pensée théorique s'y constitue donc dans le prolongement des activités pratiques, et la première division et dénomination des sciences correspond simplement aux divisions spontanées de l'activité empirique, de sorte que « la science et l’'art passent pour presque identiques à l'empirisme ».Aristote, Ibid. Les termes mêmes qui désignent les arts et les sciences montrent cette confusion, puisque la « géométrie » est l’art de la mesure de la terre ou arpentage, la « logistique » qui est le nom platonicien de notre arithmétique, l’'art du calcul pratiqué par les marchands la « dialectique » l’'art de dialoguer par questions et réponses, l' « éristique » l’art de la dispute, etc. Les sciences se constituent dans le prolongement des arts et des techniques. C'est essentiellement l'aspect pratique des différents arts qui est responsable de la confusion qui les attache étroitement à leurs origines empiriques : « Pour ce qui est de la pratique, l’empirisme ne parait pas différer de l’'art, et même nous voyons mieux réussir les empiriques que ceux qui ont la raison des choses sans en avoir l’expérience. » Aristote, Métaphysique, 981 a 12-15. Non seulement en effet la connaissance empirique « fournit une espèce de consécution aux âmes, qui imite la raison », mais pour l'activité pratique les associations aveugles et instinctives de l’expérience sont plus efficaces qu'un savoir conscient de vérités trop générales : « Parfois, sans avoir de savoir scientifique on peut avoir plus de sens pratique que ceux qui sont savant. C'est surtout vrai dcs empiriques : si I'on sait que les viandes légères sont digestes et saines, mais qu'on ignore lesquelles sont légères, on- ne produira point la santé, tandis que celui qui sait que le poulet est léger et sain la produira davantage. » Aristote, Morale à Nicomaque, VI 8, 1141 b 17-21 3 Savoir que le poulet est viande légère est une vérité d'expérience, obtenue au hasard et sans idée préconçue, mais qui permet d'agir en cas de besoin, ce que ne pourrait faire une diététique qui s'en tiendrait à l’idée générale qu'il faut nourrir légèrement les convalescents. Aristote peut ainsi montrer la part irréductible d'empirisme que tout art doit contenir : « L’empirisme est la uploads/Philosophie/ 1-science-et-philosophie 1 .pdf

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