André Laks Jacob le Cynique: Philosophes et philosophie dans la Griechische Kul
André Laks Jacob le Cynique: Philosophes et philosophie dans la Griechische Kulturgeschichte •. Lieu de publication originelle : L. Burckhardt et H. Gercke (éds.), Jacob Burckhardt und die Griechen (= Beiträge zu Jacob Burckhardt Bd. 6), Basel/Münich : Schwabe/Beck, 2006, p. 325-335. Burckhardt, de manière générale, n’aimait guère la philosophie, même s’il a un temps manifesté une certaine tendresse pour Schopenauer, pessimisme oblige1. Les pages qu’il consacre aux philosophes grecs dans la Griechische Kulturgeschichte portent la marque de cette aversion. Pourtant, la Griechische Kulturgeschichte est traversée par une remarquable tension: tandis que Burckhardt nourrit, à l’égard des philosophes grecs, des sentiments pour le moins ambigus et plutôt hostiles (le fait même que le cynisme ait ses faveurs, comme nous le verrons, est caractéristique), il reconnaît à la philosophie un certain nombre de mérites qui l’amènent à porter sur elle des jugements fort élogieux. Certes, la position de Burckhardt à l’égard de la philosophie elle-même n’est pas univoque. La portée de jugements qui, dans certains passages, frisent l’enthousiasme (c’est notamment le cas quand la philosophie apparaît comme le terrain par excellence où la “libre personnalité” trouve à se déployer), est limitée par une réserve liminaire concernant le rôle qui lui revient au sein de la culture grecque. Car la philosophie accomplit, c’est une thèse récurrente de Burckhardt, la rupture avec le mythe. Significatif à cet égard est que, dans le plan originel du cours, la section où il est traité de manière le plus systématique de la philosophie grecque ne s’intitule pas “Zur Philosophie (Redekunst) und Wissenschaft”, mais “Der • Les références à la Griechische Kulturgeschichte sont aux volumes 19 et 21 de Jacob Burckhardt, Kritische Gesamtausgabe (=KGA) et à l’édition Oeri (numéro du volume dtv suivi de la page). J’ai indiqué les éventuelles équivalences, pour autant que j’ai pu les répérer. Indépendamment même du fait que la section 5, “Zur Gesamtbilanz des Griechischen Lebens”, qui est importante pour le sujet, n’est pas encore éditée dans la KGA (elle figure dans le vol. II de l’édition Oeri), une partie significative du matériel figurant dans Oeri ne se retrouve pas dans la KGA (notamment pour ce qui est de la section “Die freie Persönlichkeit”). Les équivalences indiquées ne sont pas toujours strictes, le texte pouvant varier d’une édition à l’autre. 1 Löwith 1984 (1936), p. 103ss. Bauer 2001, p. 76. Burckhardt devait cependant prendre ses distances avec Schopenauer dans les années 80 (voir Kaegi 1977a, VI, p. 158s.). Bruch mit dem Mythos”2. Bien que Burckhardt appelle aussi cette rupture “libération”3, reste que la culture grecque tient à ses yeux sa plus grande valeur du mythe, comme il ressort de la célèbre déclaration: “wir wollen zugeben : Die wahre, unerreichbare Grösse des Griechen ist sein Mythus ; so was wie seine Philosophie hätten Neuere auch zu Stande gebracht, den Mythus nicht”4. Ce que la philosophie peut avoir de grand n’est donc tel que sur le fond d’une perte irrémédiable, évoquée par exemple à propos de l’éthique: “Freilich alle Ethik der philosophischen, literarischen und rhetorischen Zeit tritt für die Nachwelt … in den Schatten neben der edeln und—trotz aller Leidenschaft und Gewalttat—so reinen homerischen Welt. Hier waltet eine noch nicht durch Reflexion zersetzte Empfindung, eine noch nicht zerschwatzte Sitte, eine Güte und ein Zartgefühl, woneben das ausgebildete Griechentum mit all seiner geistigen Verfeinerung seelisch roh und abgestumpft erscheint”5. La philosophie n’est sans doute pas la seule à être visée par cette déclaration aux relents désagréables (“eine nicht durch Reflexion zersetzte Empfindung”), mais la référence à la “réflexion” fait évidemment qu’elle est concernée au premier chef. Le mépris de Burckhardt pour les philosophes grecs va assez loin. Il regretterait presque, par exemple, que l’intérêt que les Grecs eux-mêmes ont manifesté à l’égard de leurs propres philosophes ait été si puissant qu’ils en ont volontiers écrit l’histoire, contraignant ainsi les historiens modernes à s’y intéresser à leur tour : “Und folgerichtig hat auch ein ganzer grosser Zweig der modernen Geschichtswissenschaft sich mit Ergründung und Darstellung der griechischen Philosophie abgeben müssen und dabei dem Objekt selbst einen beträchtlich höhern Wert beigelegt als es im Grunde verdiente”6. Bien que Burckhardt souligne à l’occasion les limites intrinsèques de la philosophie grecque (il remarque en particulier qu’elle aura laissé en suspens “le grand problème de la 2 Voir la note des éditeurs, KGA 21, p. 789. Le développement sur la rhétorique, entre la philosophie et la libre personnalité, résulte d’une modification du plan primitif: ibid., 791. 3 “Grosse Aufgabe der Philosophie: Die Befreiung von dem das ganze Leben umfluthenden Mythus”, KGA 21, p. 333. 4 KGA 21, p. 346 = III, p. 348. Sur Fatum et pessimisme, voir la citation tirée de la conférence sur Pythagore, infra, n. 35. 5 II, p. 322. 6 KGA 21, p. 346f. = III, p. 347. liberté et de la nécessité”, d’autant plus important que l’idée de Fatum est un élément fondamental du pessimisme grec7), son anti-philosophie a d’abord des raisons culturelles : non seulement la réflexion philosophique rompt avec le mythe, mais elle est aussi, en Grèce, fondamentalement anti-artistique – cette seconde détermination pouvant au reste être construite, dans une perspective burckhardtienne, comme une spécification de la première. Très éclairante à cet égard est la manière dont Burckhardt conçoit la relation entre les philosophes et les arts plastiques dans la section 6, “Die (bildende) Kunst”8, et qui se laisse résumer en quatre points : a) Les philosophes ont peu écrit sur l’art, et, à l’exception de Démocrite, il n’y a guère de traité philosophique qui leur ait été consacré9. b) Quand ils en parlent, c’est pour le critiquer, voire s’en défaire. Burckhardt s’appuye ici essentiellement sur les Lois de Platon, ainsi que sur les Stoïciens10. c) Il n’en reste pas moins que les artistes dressent aux philosophes des statues : ils ne sont pas rancuniers11. d) Paradoxalement, l’indifférence et l’hostilité des philosophes a garanti aux arts plastiques, plus qu’à la poésie ou plus généralement à la littérature, une indépendance enviable12. Les philosophes, comme souvent chez Burckhardt, sont traités comme un groupe homogène, à moins que, par synecdoque pour ainsi dire, une tendance soit censée représenter l’ensemble, ce qui se justifie peut-être mieux dans ce cas que dans d’autres. Burckhardt décèle la raison de l’indifférence (au mieux) ou de l’hostilité des philosophes à l’égard des beaux-arts d’une part dans le statut social, banausique, de l’artiste, mais plus encore dans le fait que les arts valorisent le mythe dont la philosophie cherche justement à se défaire. En outre, l’art, c’est l’individu ; or les philosophes, même si leur activité est 7 KGA 21, p. 352 = III, p. 348. 8 KGA 21, p. 40ss. = III, p. 47ss. 9 Cf. la notice sur Démocrite, KGA 21, p. 398s. = III, p. 381. 10 III, p. 49. Burckhardt indique comment la réforme du culte domestique dans les Lois signifie la mort de l’art. 11 III, p. 51f. 12 KGA 21, p. 41 = III, p. 52. Cf. III, p. 381: “nur von den bildenden Künsten wurde… fast gar nicht gehandelt; es ist dies, bei Lichte besehen, ein grosses Glück für dieselben gewesen”. aussi l’expression, et d’une certaine l’expression la plus haute, de la libre individualité13, sont officiellement hostiles à l’individu (Burckhardt généralise à partir de Platon). Burckhardt s’indigne quand Platon se réclame dans les Lois de la tradition héritée, “das Vaterländische”, pour rejeter toute innovation extérieure en matière esthétique : “Als das Buch von den Gesetzen verfasst war, war Skopas und vielleicht auch Praxiteles in voller Tätigkeit, und beide brauchten von Platons Ansichten keine Kenntnis zu nehmen, sonst würden sie ihn vielleicht darüber belehrt haben was bei den Griechen ‘vaterländisch’ sei, nämlich die höchste Ausbildung der Anlage des einzelnen”14. L’ attitude très largement négative de Burckhardt à l’égard des philosophes grecs est le corollaire du projet même d’une histoire de la culture au sein de laquelle les dits philosophes jouent un rôle nécessairement secondaire, parce que se situant, comme par définition, en marge de cette culture, ils peuvent difficilement la représenter. Ainsi à propos de l’éthique philosophique : “Es gibt… bei entwickelten Völkern zweierlei Ethik : die wirkliche, welche die bessern tatsächlichen Züge des Volkslebens enthält, und die der Postulate, meist von den Philosophen vertretene. Auch die letztere kann ihre Nationale Bedeutung haben, aber nur, insofern sie uns sagt, an welchen Stellen die Nation wenigstens hätte ein böses Gewissen haben sollen”15. Et encore : “Man gelängt nicht leicht zu richtigen Durchschnittsurteilen über griechisches Empfinden, wenn man das Denken der Philosophen zum Masstab nimmt, dessen Wert für uns an einer ganz Stelle liegt...”16. La marginalité philosophique est illustrée par référence à l’attitude des philosophes à l’égard de vertus et de vices considerés comme typiquement grecs. La sophrosune fait exception ; elle n’est pas une création de l’éthique philosophique, mais représente un idéal réellement populaire, le pôle négatif dont la kalokagathia est la contrepartie positive17. Mais quand Pythagore dénonce le mensonge – significativement nommé par les Romains 13 Voir plus bas, sur le contenu de la section “Die freie Persönnlichkeit”. 14 III, p. 50. 15 II, p. 340. uploads/Philosophie/ jacob-le-cynique-philosophes-et-philosophie-dans-la-griechische-kulturgeschichte.pdf
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- Publié le Oct 27, 2021
- Catégorie Philosophy / Philo...
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