Nidaa Abou Mrad ÉCHELLES MÉLODIQUES ET IDENTITÉ CULTURELLE EN ORIENT ARABE Le s

Nidaa Abou Mrad ÉCHELLES MÉLODIQUES ET IDENTITÉ CULTURELLE EN ORIENT ARABE Le système d’intonation des intervalles constitue l’un des traits fonda- mentaux de toute tradition musicale. Il forme une ligne de clivage spatial et culturel : “Les intervalles sont liés à l’entité ethnique, à la nation et au territoire.” (During, 1994, p. 139.) Cette discrimination joue également dans une perspective historique, dans la mesure où les diffé- rences entre les langages musicaux d’écoles se succédant dans le temps se reflètent dans la structuration des échelles (Chailley, 1996, p. 51-58). Tandis que la dimension identitaire de l’intonation prend une connotation ethnique ou nationale dans le premier cas, elle revêt, dans le second, les atours esthétiques de la dialectique de l’ancien et du moderne. Ces lignes de clivage culturel se transforment en tranchées nationa- listes et idéologiques lorsque libre cours est donné à la subjectivité des théoriciens. Pourtant, la théorie musicale constitue en principe un pré- cieux support à la pratique musicale savante, dans la mesure où elle permet de mieux comprendre les structures et les dynamiques, notamment dans la perspective de la transmission, et qu’elle propose des solutions à certains problèmes pratiques, comme ceux de l’accord instrumental (Leipp, 1984, p. 144). La prise en compte de la quantification des intervalles par le biais des ratios de longueurs de cordes vibrantes, ou des ratios de fréquences (inverses des précédents), constitue en effet, et depuis l’Antiquité, une clé indispensable à l’établissement des systèmes d’accord et de frettage. Cette attitude quantificatrice de l’intonation musicale – que l’auteur de ces lignes désigne par “musicométrie” – se trouve, de surcroît, corroborée par la physiologie de la perception auditive (Zanarini, 2004, p. 48-51). Ce n’est pas un jeu mathématique gratuit, mais une manière de résumer le processus musical et perceptif de l’intonation par rapport à un langage musical. Certes, le phénomène de tolérance perceptive et d’équivoque permet de substituer à certains intervalles des valeurs approximativement voisines (Chailley, 1996, 42-43 et Leipp, 1984, p. 132). Cette licence, admissible pour des variations minimes, devient néanmoins pernicieuse lorsqu’elle concerne des nuances que peuvent percevoir des oreilles non initiées, autrement dit, lorsque l’approximation est abusive. Aussi l’histoire de la musicométrie est-elle parsemée de théories visant à standardiser l’intonation et à “normaliser” les nuances mélodiques et les systèmes complexes. Or, lorsque les structures d’intonation spéci- fiques d’une tradition musicale donnée ne répondent pas aux normes “canoniques” des théories dominantes, la tendance à l’approximation simplificatrice devient une source de dénaturation des traditions et d’er- reurs préjudiciables à l’objectivité scientifique, que les velléités natio- nalistes et idéologiques s’empressent de récupérer. Ainsi le système d’intonation propre aux traditions musicales de l’Orient arabe a-t-il été victime au cours de l’histoire d’une profonde méconnaissance. Celle-ci est consécutive au décalage entre, d’une part, la spécificité de ce système, marqué par l’intervalle de tierce neutre (intermédiaire entre tierces mineure et majeure) et, d’autre part, la théorie musicale de la Grèce antique et les traditions musicales des aires culturelles indo-européennes et touraniennes voisines, toutes marquées par une intonation de genre diatonique, réfractaire à la tierce neutre. Ces tiraillements identitaires ont accompagné la constitution de la tra- dition musicale savante arabe à l’époque abbasside et ses développe- ments ultérieurs. Au centre des tensions se trouve cette aporie contre laquelle se sont heurtées les tentatives de théorisation de cette nouvelle tradition savante, et qui consiste en cette incapacité des catégories musicomé- triques grecques (seul outillage disponible) à reconnaître l’existence du genre mélodique à intervalles neutres, lequel constitue la norme de l’intonation au sein de l’aire culturelle sémitique. Lorsque, par la suite, les nations orientales indo-européennes et touraniennes se sont à nouveau émancipées, les théoriciens de leurs traditions musicales ont, en quelque sorte, profité de cette lacune pour remplacer les intervalles neutres par des intonations diatoniques voisines, tout en se situant dans la continuité de la grande tradition musicale médiévale de l’Orient. Cela fut le cas notamment de l’école “systématiste” au XIIIe siècle et des musi- ciens ottomans au cours des deux derniers siècles. La tendance à la négation de ce genre mélodique et à son remplacement par le diato- nisme a même séduit au XXe siècle bon nombre de musiciens arabes avides d’occidentalisation. Pourtant, la différence se reconnaît claire- ment à l’oreille. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer les intona- tions d’une même phrase musicale (par exemple en mode râst) chez des musiciens traditionnels arabes (pour qui le mode râst procède de Nidaa Abou Mrad Echelles mélodiques et identité culturelle… 757 la tierce neutre) et chez leurs confrères turcs (pour qui le mode râst procède de la tierce majeure naturelle, voir plus bas). Aussi le contraste observé en ce cas est-il bien plus saisissant que lorsqu’on entend une même phrase de musique italienne du début du XVIIe siècle interprétée alternativement sur des clavecins accordés en tempérament mésoto- nique et en tempérament égal. Nous allons tenter dans ce qui suit d’approcher les fondements structurels des échelles mélodiques de la tradition musicale savante de l’Orient arabe, tout en explicitant l’imbroglio théorique à forte conno- tation identitaire culturelle qui leur est associé. Dans ce dessein, nous allons aborder en un premier temps la question de la spécificité cultu- relle des échelles mélodiques à l’aune de la diversité historique et géo- graphique des langages musicaux et ce, en passant en revue différents schémas de génération des échelles. Cela nous permettra de mettre en exergue les dangers encourus par l’application du système théorique de la Grèce antique à des réalités mélodiques appartenant à l’aire culturelle sémitique et aux traditions musicales religieuses monodiques relevant du monothéisme. La question de l’élaboration du genre à intervalles neutres et des autres échelles fondamentales de la tradition musicale artistique de l’Orient arabe pourra ensuite être abordée à partir des points histo- riques de rencontre et de clivage entre cette tradition, d’une part, et, d’autre part, la théorie grecque et les traditions indo-européennes et touraniennes du Proche et Moyen-Orient. 1. Spécificité culturelle des échelles et diversité des langages musicaux Les différences entre les langages musicaux s’expriment souvent par des dissemblances structurelles régissant l’intonation. Cette diversité peut s’observer sur le même territoire géographique en synchronie entre des traditions appartenant à des groupements culturels (ethniques, religieux, etc.) différents et en diachronie entre des traditions successives au sein d’une même entité nationale ayant vécu d’importantes mutations cultu- relles le long de son histoire. Ces réalités contrastées peuvent aller jusqu’à se cumuler et se juxtaposer dans un même cadre géographique tout en conservant leurs affiliations culturelles originaires. 1.1. Identité culturelle et spécificité territoriale Les problèmes d’affiliation identitaire en musique ont conduit Gilles Deleuze et Félix Guattari (1980, chap. “La ritournelle”), puis Jean During à employer la notion de territoire “au sens non exclusivement spatial d’agencement de rapports de voisinage, de rapports différentiels Musique et identité 758 définissant eux-mêmes des singularités au sein de multiplicités de type conceptuel aussi bien que physique” (During, 1994, p. 130). Le concept “territorial” est ainsi posé en tant que synonyme des notions usuelles de l’ethnologie-anthropologie, telles que : “ethnique”, “spécificité culturelle”, “culturel”, “identitaire” (Lambert, 2002, communi- cation personelle). Cet usage est néanmoins intéressant dans la mesure où l’Orient médiéval arabe et persan, de même que la Grèce antique, a eu recours à des toponymes (hijâz, ‘irâq, etc.) autant qu’à des ethno- nymes (frette des Arabes, frette des Perses, etc.) dans sa nomenclature modale. Cette discrimination territoriale des éléments mélodiques se retrouve à l’époque moderne avec la différenciation entre les écoles d’Istanbul et du Caire telle qu’elle est mise en exergue par les auteurs arabes du début du XXe siècle, notamment le théoricien égyptien Muhammad Kâmil al- Khula’î (1904-1905). Le théoricien libanais Alexandre Chalfoun (1922) va jusqu’à décrire une forte opposition entre ces deux traditions musicales territoriales sur l’intervalle de tierce neutre (inférieure) qui est réellement médiane au Caire et “majeure naturelle” à Istanbul. De même pour l’intervalle de demi-ton dans le cadre du genre diatonique, qui se trouve fortement resserré au Caire (presque un quart de ton) selon cet auteur, alors qu’il vaut un limma à Istanbul (voir plus bas). Selon Chal- foun, “[les Egyptiens] diffèrent [des Turcs] en ce principe selon lequel ils ont tendance à séparer ce que [les Egyptiens] rassemblent et rappro- chent” (Chalfoun, 1922, p. 50). La notion de discrimination territoriale de la taille des intervalles neutres se trouve confirmée au Congrès de musique arabe tenu au Caire en 1932, au vu des divergences apparues entre théoriciens égyptiens, syriens et turcs au sujet de l’intonation de ces mêmes intervalles (Recueil du Congrès de musique arabe, 1934, p. 595 et Erlanger, 1949, p. 43). Cependant, l’idée que la tierce neutre inférieure irait en croissant du Caire à Alep, puis d’Alep à Istanbul, est sujette à controverse dans les écrits théoriques arabes ultérieurs (Marcus, 1989, p. 232-234) et ce, tout en affirmant la différence d’intonation entre Le Caire et Istanbul. 1.2. La dimension psychologique de l’intonation Cette perception identitaire de l’intonation se trouve confortée par la place que prennent les intervalles dans la psychologie musicale. Les Grecs de l’Antiquité, puis les Arabes du Moyen Age, ont développé une science uploads/Societe et culture/ article-e-chelles-et-identite-mep-3-encyclope-die-publie-avec-couverture.pdf

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