239 LA DÉCOUVERTE DU DOMAINE MENTAL DESCARTES ET LA NATURALISATION DE LA CONSCI

239 LA DÉCOUVERTE DU DOMAINE MENTAL DESCARTES ET LA NATURALISATION DE LA CONSCIENCE1 HAN VAN RULER Le Cogito cartésien a-t-il transformé l’image que nous avons de nous- mêmes ? A-t-il contribué à l’émergence de la notion moderne de « conscience » ? Dans la littérature secondaire, on retrouve un argument qui nous fait douter de la modernité de la notion de conscience chez Descartes. Cet argument repose sur l’idée que la conception cartésienne de la conscience n’est pas comparable à la conception moderne, en raison de ses nuances purement intellectualistes et morales. Ainsi, contestant le rôle tradition- nellement attribué à Descartes dans la philosophie analytique – celui d’avoir provoqué les erreurs majeures que la modernité associe avec le « dualisme cartésien » – les philosophes anglais Gordon Baker et Katherine Morris ont soutenu, dès 1996, que l’interprétation que Descartes lui-même avait donnée de l’idée de « conscience » se distinguait radicalement de celle qu’en avait 1 L’article qui suit est la version révisée d’une leçon donnée à l’École Normale Supérieure de Lyon en 2015. Je tiens à remercier Laetitia Reibaud et Zoé Evrard pour avoir patiemment corrigé mon Français. Il va sans dire que je porte seul la charge de toute erreur ou ambiguïté qui demeurerait encore dans le texte. Noctua, anno III, n. 2, 2016, ISSN 2284-1180 240 toujours donné la philosophy of mind. Selon Baker et Morris, le concept de « conscience » aurait toujours eu, dans l’œuvre de Descartes lui-même, une connotation beaucoup plus « active » et « morale » qu’il n’a eu dans la philosophie postérieure. Là où Descartes présentait une idée de l’âme humaine éminemment cognitive et délibérative, ce serait seulement l’interprétation ultérieure qui aurait fait de l’idée originale de l’individu cartésien – individu qui crée, qui raisonne, qui délibère et qui juge – un sujet sensitif et passif, le seul spectateur d’un monde de sense-data « intérieurs ». Chez Descartes lui-même, au contraire, la conscience humaine ne s’engageait, principalement au moins, qu’avec les opérations mentales d’une âme active2. Dans ce qui suit, nous aurons l’occasion de confirmer l’hypothèse selon laquelle René Descartes a souvent présenté ses idées concernant l’opération de l’âme humaine d’une manière semblable à celle dont les sources traditionnelles en philosophie et en théologie avaient expliqué les opérations actives et auto-conscientes de l’âme. Plus particulièrement, Descartes re- trouve souvent des observations précises qu’avait données la tradition philosophique sur le fonctionnement de l’âme humaine dans le contexte de la philosophie morale, de la théologie et de la métaphysique. Cependant, cela ne signifie nullement que Descartes ait eu une conception traditionnelle de la conscience, ni que, en raison de l’intérêt qu’il porte à ce concept, il soit resté fidèle aux opinions de ses prédécesseurs. En effet, comme nous espérons le confirmer dans ce qui suit, la réin- terprétation cartésienne de l’âme, bien qu’elle dépende toujours de certaines 2 Cf. BAKER, MORRIS 1996, 122 : « Conscientia is primarily an agent’s knowledge of his own actions, and it is exercised actively in making reasoned judgements about the soul’s own operations. » 241 façons de penser empruntées à la tradition aristotélicienne en philosophie, ainsi qu’à la théologie chrétienne, peut néanmoins être reconstruite comme une transformation de la façon dont la notion de l’âme a été expliquée dans les sources métaphysiques de ses contemporains. Aussi, nous espérons montrer comment Descartes, pour donner corps à sa métaphysique, s’est servi des sources intellectuelles en morale, en théologie et en métaphysique d’une manière tout à fait originale. Il n’a, par exemple, jamais emprunté à la tradition philosophique une notion morale de la conscience pour en faire un même usage moral. Il a plutôt – et cela de manière plus ou moins récurrente – pillé les doctrines scolastiques en morale, en théologie et en métaphysique, afin d’en tirer des idées sur l’âme et sur ses opérations, qui pourraient contribuer à l’explication du fonctionnement cognitif de l’homme. En d’autres termes (et en dépit de ce qu’ont affirmé Baker et Morris sur le traditionalisme cartésien), ce qui caractérise la métaphysique de Descartes, c’est précisément qu’elle présente une idée de la conscientia isolée des contextes moraux et religieux traditionnels ; c’est-à-dire une idée non-morale et non-religieuse de la conscience. Plus que cela, c’est par l’isolement de cette notion que la philosophie cartésienne introduit une conception nouvelle de la conscience, en présentant l’âme consciente comme un monde séparé du mental, c’est-à-dire un domaine mental individuel et solitaire3. Afin de comprendre comment Descartes a pu tirer ce nouveau concept des 3 Cette démarcation du concept purement épistémologique de la conscience humaine est sûrement liée à l’émergence de la philosophie cartésienne. On peut dire aussi que, malgré leurs analyses très détaillées de l’utilisation du terme, Baker et Morris semblent s’être un peu trop hâtés de critiquer Ernst Cassirer, qui suppose que la notion « moderne » de conscientia a vraiment été introduite par Descartes. Cf. BAKER, MORRIS 1996, 100-101, et les références à Cassirer et à Sir William Hamilton, 101, n. 98. 242 sources existantes, et comment il a ainsi pu utiliser la tradition intellectuelle pour s’en éloigner en même temps, commençons par nous demander comment le philosophe lui-même a répondu à certaines questions de morale. Stoïcisme Bien que René Descartes ait explicitement mentionné, dans la « Lettre Préface » aux Principes de la Philosophie, qu’une « parfaite Morale » devrait être l’un des principaux produits de la science, ainsi que « le dernier degré de la Sagesse »4, ses commentateurs l’ont généralement interprété comme n’ayant jamais formulé de position éthique distincte. Ainsi, ses contemporains, comme le cartésien et geulincxien hollandais Cornelis Bontekoe (ca. 1644- 1685), soutiennent que Descartes aurait souhaité formuler une position éthique distincte, mais qu’il n’en a jamais trouvé l’occasion5. La littérature ultérieure propose une autre interprétation : Descartes aurait développé une position éthique, mais celle-ci n’aurait été qu’une variante traditionnelle du néo-stoïcisme – point de vue représenté de nos jours par le célèbre historien et philosophe anglais Anthony Kenny, par exemple6. 4 René Descartes, Principes de la philosophie, AT IX, 14. 5 En 1675, Bontekoe a publié, à titre posthume, l’Ethica, sive Gnōthi Seauton de celui qui a été son maître à Leyde, Arnold Geulincx (1624-1669). D’après Bontekoe, le livre de Geulincx est exactement l’œuvre que Descartes n’a jamais produite lui-même, bien qu’il ait promis de l’écrire un jour. Avec la publication posthume de l’Éhtique de Geulincx – deux ans avant la publication posthume de l’Éthique de Spinoza – on aurait finalement la vraie morale cartésienne. Bontekoe souhaitait que l’œuvre de Geulincx puisse servir d’antidote aux positions radicales qu’il voyait surgir autour de lui (apparemment dans le cercle intellectuel de Spinoza), comme celle de l’identification de Dieu et la nature, de l’éternité de l’univers, du déterminisme causal et du rejet du libre arbitre. Cf. VAN RULER 2006, p. 89-106. Sur Bontekoe, voir aussi VAN RULER 2003(1) and VAN RULER 2007. 6 Dans le troisième tome de son grand ouvrage A New History of Western Philosophy, Kenny, en effet, positionne Descartes non seulement comme stoïcien en philosophie 243 Dans ce qui suit, ces hypothèses sont écartées et il est soutenu que le système moral envisagé par Descartes ne peut avoir été ni celui de Geulincx, ni celui des stoïciens. Plus précisément, nous démontrons qu’on ne peut pas comprendre la position cartésienne en matière de morale sans considérer la manière dont Descartes visait à « naturaliser » la science de la métaphysique. De ce fait, la métaphysique ne pouvait plus constituer chez Descartes le simple fondement d’une éthique intellectualiste, « détachée » et « indif- férente », tel qu’auparavant enseigné par les stoïques, et comme l’enseigne- raient à nouveau Geulincx et Spinoza dans leurs systèmes moraux. Commençons par expliciter la position de Descartes. Il n’y a aucun doute que Descartes s’est prononcé sur des questions d’éthique, ni que des éléments de la pensée stoïcienne se retrouvent dans le travail de Descartes. Par exemple, Descartes faisait référence aux stoïciens quand il parlait des philosophes qui, comme il l’écrit, « ont pu autrefois se soustraire de l’empire de la fortune et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux »7. Avec sa conception de la « morale provisoire », Descartes a donc emprunté un chemin qui peut de certains points de vue être considéré « stoïque », et cela se retrouve en particulier dans cette fameuse « troisième maxime », où il précise qu’il voulait « tâcher toujours plutôt à [s]e vaincre que la fortune, et à changer [s]es désirs que l’ordre du monde »8. Bien sûr, encore, a-t-il étudié Sénèque avec la Princesse Élisabeth, et a-t-il réfléchi à l’idéal de l’honnête homme en des termes qui suggèrent la possibilité d’un contrôle morale, mais il fait aussi du philosophe français le prototype d’un néo-stoïcien du dix- septième siècle. Voir KENNY 2006, 252-253. 7 René Descartes, Discours de la méthode, AT VI, 26. Reformulation de l’édition Alquié : DESCARTES 1963, tome I, 595. 8 Descartes, Discours de la méthode, AT VI, 25. 244 rationnel sur les passions – idéal « tranquille, distant uploads/Philosophie/ 170-607-1-pb.pdf

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